Reportage

Les risques de guerre civile

La capture du raïs déchu a peu de chances de mettre un terme à la guérilla antiaméricaine, car les anciens du parti Baas ont joué jusqu’à présent un rôle mineur dans les opérations clandestines contre la coalition. Elle pourrait en revanche inciter les chiites et les Kurdes à réclamer une plus grande part du pouvoir.

De Londres, de France ou de Bagdad, dimanche matin, les frères d’Ali se sont tous téléphoné. Ils ne pouvaient détacher leurs yeux de la longue barbe emmêlée du tyran de Bagdad, l’homme qui les avait dispersés trente ans plus tôt aux quatre coins de la planète. Comment croire que celui qui hantait leurs cauchemars, que l’auteur des cicatrices que portait leur corps était ce pauvre vieillard qu’on semblait épouiller devant les caméras? La joie et l’humiliation. Le soulagement et la rage. Chacun y est allé de son commentaire. Un trop-plein d’émotions et les frères se sont engueulés au téléphone. «Le peuple irakien doit voir que son bourreau est un rat. Un homme qui envoyait au supplice des enfants, qui avait promis de garder la dernière balle pour lui et qui est en fait le plus lâche des lâches!», s’est enflammé Hussein, l’aîné. Tarek, le plus jeune des frères, ne cessait de répéter: «Mais pourquoi ne s’est-il pas suicidé?» Il avait l’air aussi hébété que le raïs de Bagdad. Ali, lui, n’a pas aimé la mise en scène américaine. Sa haine de Saddam n’a pas pu vaincre l’humiliation de voir une force occupante traiter son bourreau comme un clochard. «Ma joie a été gâchée par le fait que c’est le nouveau tyran de Bagdad, Paul Bremer, qui a annoncé la capture. Que feront les Américains de leur prisonnier? Son procès fera-t-il la lumière sur l’aide que lui ont apportée les Etats-Unis pendant la guerre avec l’Iran, puis en 1991, lorsque nous avons tenté de nous soulever contre lui? Allons donc, tout ça, c’est du théâtre!»

Si les images de la déchéance du Caligula de Bagdad nourrissent le ressentiment d’Ali, un chiite qui a été persécuté par le régime de Saddam, que doivent éprouver les sunnites d’Irak? Car, depuis la fin de la guerre , pour les opposants à l’occupation américaine une image s’est superposée à celle du despote sanguinaire: Saddam était devenu pour certains l’étendard de la «résistance» à «l’envahisseur». Aujourd’hui, son humiliation est celle de tous les sunnites, qui se perçoivent comme les vaincus de la guerre .

Les images diffusées en boucle par CNN nourrissent donc le ressentiment de cette population et son désir de vengeance. «Les Américains prétendent que la résistance se cantonne à un « triangle sunnite »? Mais ce triangle, comme ils disent, comprend aussi Alger, Roubaix et Le Caire. A chaque fois qu’un Américain tombe en Irak, tous les sunnites de la planète se réjouissent», explique ce baassiste de la première heure en exil, qui prédit un regain des attaques après la capture de Saddam. Certains sunnites irakiens ont aussi été meurtris par le fait que les Kurdes aient participé à l’arrestation de leur ex-président. On pouvait d’ailleurs sentir ces dernières semaines monter à Bagdad un sentiment antikurde chez les Arabes depuis que Jalal Talabani, le charismatique leader kurde, préside le Conseil de Gouvernement transitoire? Devant la déchéance du dictateur, cette confusion des sentiments et cette complexité des réactions disent assez les incertitudes qui planent sur l’avenir de l’Irak.

Pourquoi les forces de la coalition ont-elles choisi de mettre en scène l’humiliation de l’ex-président irakien, au risque d’attiser le ressentiment des vaincus? D’abord, le coup porté à l’ennemi public n°1 des Américains en Irak est excellent pour le moral des troupes, qui ne cessait de s’effriter depuis huit mois. L’armée américaine, à la lumière de l’arrestation de l’ennemi personnel de la famille Bush, regagne de sa superbe. C’est aussi la revanche des services de renseignement américains, dont la presse internationale ne cessait de railler les méthodes et les mensonges. Un court moment de grâce dont l’état-major américain entend profiter pleinement avant la reprise des attentats. Pour le public américain, la capture de Saddam montre aussi que la fin de la guerre approche. Sept Américains sur dix croient toujours que Saddam est responsable de l’attaque du 11 septembre sur les tours jumelles du World Trade Center. Pour eux, l’un des buts de guerre principaux vient d’être accompli. Et l’on ne pourra plus leur vendre longtemps l’idée de la nécessité d’une présence aussi soutenue des «boys», surtout s’ils continuent de mourir au même rythme.

L’arrestation du raïs irakien va également permettre aux Américains d’utiliser d’anciens baassistes et d’ex-agents des services secrets qui peuvent leur être précieux dans la lutte contre une certaine frange de la guérilla. Ils craignaient jusqu’ici de voir le phénix renaître de ses cendres. Cette hypothèque est désormais levée. En réintégrant des agents des redoutés Moukhabarat, les services secrets irakiens, les Américains pourraient se concilier les bonnes grâces d’éléments potentiellement nuisibles. A Baaqouba, nous avions rencontré ces agents des services secrets qui manifestaient pour toucher leurs salaires et réintégrer leurs postes. Et qui menaçaient de rejoindre la «résistance» s’ils n’obtenaient rien?

Pourtant, il est peu probable que l’arres-tation de Saddam puisse affaiblir durablement la guérilla antiaméricaine. L’attentat suicide qui a eu lieu dans la ville de Khaldiyah quelques heures après la capture de l’ex-président, qui a tué dix-sept policiers irakiens et fait plusieurs douzaines de blessés, a bien montré que les attaques des «résistants» irakiens pouvaient se poursuivre, que Saddam soit en «cavale» ou non? Interrogé par le «Los Angeles Times», Walter P. Lang, qui dirigea la section Moyen-Orient de l’agence du renseignement du Pentagone pendant la guerre du Golfe, explique que la capture de Saddam Hussein n’est pas aussi capitale que l’administration Bush veut bien le faire croire: «Ce n’est pas Saddam qui a conduit la guerre . Cette guerre est surtout la conséquence du mécontentement des Arabes sunnites à la perspective de voir les chiites gouverner l’Irak?»

D’ailleurs, combien parmi ces «résistants» aspiraient vraiment à une restauration du pouvoir du raïs? Tout en invoquant symboliquement le nom de Saddam, beaucoup de combattants, qui avaient parfois été les ennemis ou les victimes de son régime, ne souhaitaient pas son retour. Pour une grande partie du monde arabe, Saddam était le symbole du refus du «diktat américano-sioniste» dans la région. Une sorte de Don Quichotte arabe qui, avec son armée Al-Qods, prétendait se préparer à partir à la reconquête de la Palestine? Fallouja, l’épicentre de la «résistance» aux forces de la coalition, est un bon exemple de cette schizophrénie. Sur les murs de la ville, les graffitis affichent l’amour des habitants pour leur raïs. Mais chez les opposants les plus déterminés à l’occupation américaine, on refuse toute alliance avec les nostalgiques de Saddam.

Les salafistes, ces champions de l’orthodoxie sunnite qui appliquent le Coran à la lettre, détestent le raïs, qui les a persécutés. C’est ce qui explique qu’après la mort des fils de Saddam, Oudaï et Qoussaï, les attentats se soient multipliés. Les salafistes voulaient profiter de cette occasion pour montrer qu’ils n’avaient rien à voir avec le régime du despote. Ainsi après cette série d’attentats, dans une cassette diffusée sur la chaîne Al-Arabiya, les membres du «groupe islamique armé d’Al-Qaida, branche de Fallouja» déclaraient que c’était eux et non pas les forces de Saddam qui étaient à l’origine des attentats contre les Américains en Irak. A Fallouja, le cheikh Ahmad Abbas al-Issaoui, membre du conseil municipal de la ville et maître à penser des «résistants», nous avait dit tout le mal qu’il pensait de Saddam: «Nous, unir nos forces avec celles de Saddam? Un homme qui a osé soutenir Milosevic contre nos frères musulmans en ex-Yougoslavie!» Tandis que Mohsen Abdel Farhane, un salafiste qui enseignait la charia à Bagdad, constatait les conséquences paradoxales de la guerre déclenchée par George Bush: «Les Américains ont déclaré la guerre en Irak au nom d’un djihad islamique qui n’existait pas. Et maintenant, à cause de leur occupation, leur cauchemar est en train de prendre forme!» La capture de Saddam Hussein ne change rien à la prédiction du religieux de Fallouja. Peut-être même la renforce-t-elle. Car, puisque la possibilité de la restauration du pouvoir de Saddam est écartée, de plus en plus de salafistes, à travers le monde arabe, pourraient être tentés de rejoindre l’Irak pour participer à la confrontation historique avec les Américains?

Rencontré à Bagdad il y a deux semaines, un officier de l’armée de Saddam, qui faisait partie du clan présidentiel des Takriti et avait rencontré à plusieurs reprises le raïs irakien, admettait avoir rejoint la «résistance» pour des motifs religieux. A entendre cet ancien pilier du régime baassiste, de plus en plus d’anciens cadres de l’armée s’éloignaient de la politique pour rejoindre le djihad. Et aucun d’entre eux ne croyait alors à une possible restauration du pouvoir de l’ancien président irakien?

Ce constat devrait conduire le Pentagone à étendre la cible de ses opérations aux sous-officiers baassistes désormais passés à la clandestinité. C’est sans doute pourquoi l’administration américaine vient d’assigner aux forces spéciales une nouvelle mission décrite par un conseiller comme «des chasses à l’homme préventives». Mais un spécialiste de ces opérations spéciales a confié son scepticisme à Seymour Hersh, du «New Yorker». Selon lui, ce type d’opérations pourrait tourner aussi mal que le programme Phoenix pendant la guerre du Vietnam. Phoenix était le nom de code d’un programme d’élimination systématique des militants et sympathisants du Vietcong, qui s’est traduit par la mort de près de 40000 Vietnamiens, dont beaucoup, dénoncés par les collaborateurs locaux des militaires, faisaient les frais de vengeances ou de querelles villageoises.

«Le problème, lorsqu’on cherche des têtes, c’est de s’assurer qu’on chasse les bonnes», a expliqué l’ancien des forces spéciales au «New Yorker». Comment ne pas se faire l’instrument de règlements de comptes dans un pays où le pouvoir en place n’a cessé de monter les communautés les unes contre les autres? Comment être sûr que les milices chiites ou kurdes ne seront pas tentées d’utiliser les forces spéciales pour se venger de leurs ennemis? En fait, la manière dont le procès de Saddam se déroulera sera sans doute capitale pour la stabilité de l’Irak de demain. Le dictateur irakien pourra-t-il bénéficier d’un jugement équitable? Déjà bon nombre d’organisations humanitaires grincent des dents devant la mise en scène de l’arrestation du raïs. Son «examen médical» jugé par beaucoup «humiliant» et diffusé devant des journalistes irakiens et occidentaux qui applaudissaient les images de sa déchéance n’est pas exactement conforme aux conventions de Genève. En mars dernier, les Américains n’avaient pas manqué de protester quand les Irakiens avaient diffusé les images de leurs prisonniers? Et puis tout le monde a encore en mémoire les images de l’exécution de Ceausescu, passé par les armes après un simulacre de procès en 1989. «L’exemple de ce qu’il ne faut pas faire», selon Steve Crawshaw, le directeur de Human Rights Watch à Londres. Pour Pierre-Jean Luizard, spécialiste de l’Irak au CNRS, il est très peu probable que les forces de la coalition permettront à un procès en profondeur de se dérouler. «Un tel procès soulignerait la manière dont les Américains ont abandonné les chiites et les Kurdes lorsque ceux-ci se sont soulevés, au lendemain de la guerre du Golfe. Et comment ils ont permis à Saddam de réprimer leur intifada.» Mais pour consacrer leur toute-puissance politique, les chiites accepteront peut-être de faire leur deuil de la vérité historique. Un marché de dupes que Saddam pourrait conforter en donnant sa version des choses. Car elle cadre mieux avec son image de grand combattant arabe jamais complice des Américains.

Ce qui est sûr, c’est que, avec l’arrestation de Saddam, les revendications de la communauté chiite vont se faire beaucoup plus pressantes. Déjà, le chef spirituel de la Hawza de Nadjaf, l’ayatollah Sistani, exhortait continuellement les Américains à organiser des élections au suffrage universel. Aujourd’hui, les Américains ne peuvent plus prendre prétexte de l’ombre menaçante du raïs pour justifier la façon condescendante avec laquelle ils traitent le gouvernement provisoire irakien. La coalition n’est plus en mesure de s’opposer aux desiderata des chiites. Et face à une résistance sunnite qui n’est pas près de désarmer, les intérêts des Américains et des chiites ne convergent-ils pas? «On assiste à cette alliance surréaliste qui voit les forces Badr se mettre au service du Grand Satan», s’amuse Luizard.

Pourquoi alors ne pas aller même jusqu’à imaginer un renversement d’alliance à l’échelle régionale? Le mouvement fondamentaliste sunnite installé dans le rôle du principal ennemi de l’Amérique, les chiites deviendraient ainsi au Moyen-Orient la minorité confessionnelle alliée des Américains. Au Département d’Etat, certains parient déjà sur un axe Washington-chiites contre les talibans et les islamistes sunnites. «C’est méconnaître le poids de l’histoire», s’insurge Pierre-Jean Luizard, pour qui une partie des chiites au moins se veulent les promoteurs de la résistance à la domination occidentale au nom d’un panislamisme qui englobe les sunnites. Ce mouvement qui a choisi jusqu’ici la voie pacifique pourrait alors prendre les armes, lorsque la reconstruction butera sur des questions sensibles comme celles du degré d’indépendance du gouvernement irakien, du statut du pétrole ou des relations avec Israël.

Quant aux Kurdes, qui ont participé à la capture de Saddam, ils entendent aussi tirer parti de leur soutien de la première heure aux forces de la coalition. Mais eux, comme les sunnites, ne sont pas favorables au suffrage universel, qui les ferait passer sous la coupe des chiites. Ils penchent pour un système teinté de fédéralisme où les conseillers municipaux déjà en place fourniraient autant de grands électeurs. «A la fin des fins, un émiettement du pouvoir à la libanaise ne satisferait personne», s’inquiète Pierre-Jean Luizard, très pessimiste. Car, en jouant très imprudemment avec les rivalités confessionnelles et régionales qui déchirent l’Irak, les Américains ont pris de grands risques. Alors que l’ombre menaçante du tyran de Bagdad a fini de planer sur le «pays des deux fleuves», les forces de la coalition pourraient avoir du mal désormais à concilier les aspirations contradictoires des uns et des autres et à contenir le danger de déchirement du pays et de guerre civile ?