Reportage

A Falloujah, dans l’antre des «forces du Mal»

Dans cette ville qui vomit la haine des Américains, on croise des marchands d?armes et d?anciens gardes du corps de Saddam. C?est aussi le fief des salafistes, ces sunnites orthodoxes qui ont juré de chasser l?occupant.

Ils sont revenus. Dans l?épicentre du djihad. Ce matin, une colonne de véhicules blindés américains est rentrée dans Falouja, à 60 kilomètres à l?ouest de Bagdad. Cela faisait plus d?un mois que les troupes de la coalition avaient déserté les rues de cette ville qui les vomit. Mais, après l?attentat contre le siège des Nations unies à Bagdad, le 19 août, les militaires américains ont voulu revenir dans la capitale du terrorisme irakien pour intimider les very bad guys. La visite est de courte durée. Les colonnes de véhicules blindés prennent position sur la rue qui longe l?Euphrate. Un chemin champêtre qui traverse le souk où l?on peut acheter des plants de gazon et de bougainvillées. Et qui continue dans le marché aux voleurs, où l?on retrouve les tonnes de boulons et de poutrelles pillés dans tous les bâtiments publics de la région. Très vite, le marché aux armes est cerné. Cris. Sommations. Coups de feu. L?opération dure vingt minutes. Bilan: un stock de lance-roquettes confisqué et un homme arrêté. Et les Américains se retirent. Aussi vite qu?ils étaient arrivés…

Au marché aux armes, une demi-heure à peine après l?incursion américaine, la vie et les affaires reprennent comme si de rien n?était. Dans une ruelle où les rideaux de fer des boutiques sont à moitié tirés, un homme d?une cinquantaine d?années tire deux coups de feu en l?air. Un rictus de satisfaction: le revolver lui convient, il sort ses billets. Des hommes déambulent d?un pas nerveux. Le vent brûlant qui fait flotter leur tunique découvre leurs nouvelles acquisitions: des kalachnikovs qu?ils dissimulent dans le coton blanc de leur dishdasha. Ici le marchandage ne s?éternise pas, il se fait en marchant. Tout le monde bouge, s?apostrophe en criant. Un homme, hélé par l?habitant de Falouja qui nous sert de guide dans la ville, s?engouffre dans la voiture. L?air tendu, il aboie les informations demandées en balayant du regard la rue. Ce matin, le marchand d?armes Ahmed Dahia al-Alouani a été jeté en prison et son arsenal lui a été confisqué par les Américains. Quant au prix des lance-roquettes, il est de 17 dollars pièce… Comment juge-t-on au marché des armes l?incursion américaine? «Une petite démonstration de force sans importance», lance l?homme du souk, qui disparaît aussitôt en claquant la portière. Bien plus que les hélicoptères, dont les rondes rasantes exaspèrent les habitants, ce qui préoccupe ceux qui viennent faire leurs courses dans cette partie de la ville, c?est l?inflation du prix des munitions de RPG7, l?arme de prédilection de la «résistance» contre «l?envahisseur» américain. Car, depuis que les trafiquants kurdes et jordaniens viennent faire leur marché à Falouja, le prix des grenades a grimpé de 3 à 30 dollars…

Falouja, ville-étape sur la route entre Bagdad, la Jordanie et l?Arabie Saoudite. Au centre de tous les trafics et de toutes les violences. Il suffit d?évoquer son nom pour faire frémir les soldats de la coalition: c?est l?antre des «forces du Mal». Dans cette cité qui compte 750000 habitants, presque tous sunnites, et plus de 80 mosquées, le visage couvert des femmes montre l?influence du royaume wahhabite. Sur les murs de la ville, les graffitis affichent clairement le programme: «Nous tuerons tous les étrangers et les Américains», ou bien «Saddam, le héros des héros», et encore «Redressez la tête, vous êtes un habitant de Falouja!».

Et puis il y a cette liste qui pourrit l?atmosphère déjà très tendue de la ville. C?est une lettre placardée aux quatre coins de Falouja et distribuée à la sortie des mosquées. Elle commence par cet ordre: «Au nom de Dieu, tuez-les où qu?ils soient et ne les prenez jamais comme amis ou alliés.» Et finit par ces menaces: «Ceux qui n?ont pas d?honneur et qui préfèrent les juifs aux musulmans, il est juste de répandre leur sang. Vous recevrez des coups forts et douloureux. Alors, quittez vos maisons!» Trente-trois noms suivent cette mise en garde. Parmi eux un ex-baassiste, un boucher, un marchand d?armes et un pompier… Des gens simples, dénoncés le plus souvent sur la base de rumeurs ou de querelles de voisinage. Car à Falouja le corbeau islamique est à l?affût. Tout le monde s?épie. Et il ne fait pas bon indiquer son chemin à un étranger. Il y a une semaine Anouar Mohammed, le gardien de la centrale électrique, a été blessé par une grenade. On l?accusait d?être un espion à la solde des Américains…

Premier sur la funeste liste des «collaborateurs» à abattre: le maire de Falouja, Taha Badwy. Depuis que les forces de la coalition ont quitté la ville le 11 juillet, les «résistants» s?en prennent à l?homme des Américains. Aujourd?hui, la mairie est un camp retranché. Derrière les sacs de sable et le grillage qui protègent la porte du maire, des dizaines de policiers irakiens, le doigt sur la détente, protègent le notable le plus menacé de Falouja. Chaque jour, des coups de feu sont tirés sur la maison de cet homme, qui a été torturé sous le régime de Saddam et qui a vu ses amis exécutés. Dans son immense bureau, où est affiché un certificat de la Fédération des Amitiés américano-irakiennes, le courageux maire veut faire bonne figure. «Depuis que les Américains sont partis, il y a beaucoup moins d?incidents à Falouja, dit-il. Aujourd?hui, il n?y a que deux magasins qui ont sauté: des échoppes où l?on vendait de la musique occidentale.»

Kader habite une maison proche de la mosquée, qui donne directement sur la grand-route de Falouja. Comme tous les habitants de la ville, il connaît beaucoup de «résistants». «Ici, tout le monde lutte contre l?occupation américaine», explique-t-il. Même les escrocs. Un jour son voisin Thamer, un alcoolique, a lancé une grenade sur une Jeep américaine: «Du jour au lendemain, il a été sanctifié moudjahid. Il était

devenu l?un des nouveaux héros de la ville. Mais finalement son frère a dû le tuer, le jour où il a lancé une grenade sur ses propres parents…» A Falouja, il y a aussi, bien sûr, les anciens de la garde rapprochée de Saddam et les combattants jordaniens ou yéménites, qui étaient venus les épauler pendant la guerre et qui sont restés. Mais il y a surtout les salafistes, ces champions de l?orthodoxie sunnite, qui appliquent le Coran à la lettre. Et dont les mosquées sont souvent financées par l?Arabie Saoudite. Selon Kader, ce sont eux qui sont de loin les plus déterminés à se battre contre «l?occupant». Il se souvient de ces résistants du quartier d?al-Falahat qui avaient fait sauter trois Jeep en minant la route. Leur opération avait réussi. Ils savaient que des renforts américains allaient arriver. Et pourtant trois d?entre eux ont choisi de rester sur les lieux de l?attentat. «Ils voulaient mourir sous les balles américaines et devenir des « shahid », des martyrs», raconte Kader. Et ceux-là, contrairement à ce qu?expliquent les Américains, ne font jamais alliance avec les nostalgiques du régime de Saddam. Au contraire, ils les détestent. «C?est pour cela que les actes de résistance ont augmenté après la mort des fils de l?ex-président irakien, Oudaï et Koussaï: les salafistes voulaient profiter de cette occasion pour établir clairement qu?ils n?avaient rien à voir avec le régime du despote qui les avait persécutés…», explique Kader.

Le 13 juillet, dans une cassette diffusée sur la chaîne Al-Arabiya, les membres du «groupe islamique armé d?Al-Qaida branche de Falouja» déclaraient que c?étaient eux, et non pas les forces de Saddam, qui étaient à l?origine des attentats contre les Américains en Irak. «Nous, unir nos forces avec celles de Saddam? Un homme qui a osé soutenir Milosevic contre nos frères musulmans en ex-Yougoslavie !», s?indigne le cheikh Ahmad Abbas al-Issaoui. Ce docteur en théologie, qui est aussi membre du conseil municipal de Falouja, est un des maîtres à penser des «résistants» salafistes. Après une remarque peu amène sur le caractère non orthodoxe de l?abaya, cette tenue islamique revêtue par l?envoyée spéciale du «Nouvel Observateur» pour les besoins du reportage, le cheikh, qui se définit comme un salafiste modéré, explique son djihad: «Contre les Américains, les salafistes sont les plus forts puisqu?ils veulent devenir des martyrs. Et chasser les conspirateurs et les incroyants de notre pays.» Selon ce spécialiste de la charia, les combattants de la foi n?ont pas vraiment besoin de l?argent saoudien puisque les marchands de la ville, salafistes pour la plupart, ont bien conscience qu?ils doivent dépenser leur argent au nom d?Allah. Les imams de la ville ont-ils lancé une fatwa appelant au djihad? «Nous n?avons pas besoin de fatwa, sourit l?homme de Dieu. Pour nous, musulmans, c?est une obligation de nous battre puisque notre Prophète Mohamed a déclaré que le djihad ne devrait s?arrêter que le jour du Jugement dernier…» Comment les salafistes recrutent-ils leurs combattants de la foi? «Il y a beaucoup de jeunes qui nous rejoignent, surtout de Bassora et du sud de l?Irak, où les appels à la modération de la part des imams sont mal acceptés. Ils savent que Falouja est la plaque tournante de la lutte contre l?occupant», explique le cheikh Ahmad. Croit-il que les résistants salafistes sont responsables de l?attentat perpétré contre les Nations unies à Bagdad? «Non, ce sont les chiites qui l?ont fait», lance cet ouléma, qui ne peut s?empêcher d?accuser ses ennemis en religion. Avant de déverser sa haine: «Mais je les soutiens totalement dans cette action. Tout le monde sait que les Nations unies sont à la botte des Américains. Et que Kofi Annan est un homme sans principes, qui se convertit quand cela le sert. Au point que nous ne savons plus aujourd?hui s?il est chrétien ou musulman…», éructe, sans toutefois hausser le ton, ce pourfendeur des infidèles.

Lorsque nous quittons la maison du cheikh Ahmad, un groupe de six hommes hissés sur un pick-up nous suit en lançant des injures. Devant la maison de Mohsen Abdel Farhane, un salafiste de 40 ans qui enseigne la charia à Bagdad, deux d?entre eux sortent de la fourgonnette. Ils brandissent leurs revolvers et hurlent, fous de rage, des insultes contre ces étrangers qui souillent le sol de leur ville. Notre hôte et son fils sortent pour s?interposer. Il faudra toute la mansuétude religieuse du sourire de l?ouléma wahhabite pour décourager les assaillants de s?en prendre aux «infidèles». Un peu plus tard, Mohsen Abdel Farhane prêchera la patience vis-à-vis de l?envahisseur, en précisant tout de même que tout combattant de la foi tué en attaquant les Américains sera considéré comme «un martyr au service de Dieu». Il décrit avec minutie les vexations de l?occupation, les mosquées souillées, la fouille des maisons. «Alors, aujourd?hui, le devoir de tout musulman, c?est de venir nous rejoindre ici en Irak pour combattre les infidèles, dit-il en affichant toujours un large sourire de mystique. Les Américains ont été pris à leur propre piège. Ils ont déclaré la guerre contre un djihad islamique qui n?existait pas. Et maintenant, à cause de leur occupation, leur pire cauchemar est en train de prendre forme !»