Reportage

Pakistan : la déroute de Musharraf

C’est une silhouette gracile tout de noir vêtue qui semble perdue dans la foule de ses partisans venus l’acclamer. Fatima Bhutto, nièce de Benazir et petite-fille de Zulfikar, le fondateur du Parti du Peuple du Pakistan (PPP), sorti vainqueur des élections législatives de dimanche, se tient sur le seuil de la maison de son grand-père à Larkana. Cette période électorale a eu beau être particulièrement calme à l’aune du Pakistan – moins d’une centaine de morts ont été recensés au cours des attentats, enlèvements et règlements de comptes qui ont précédé le vote du 18 février -, on tremble pour cette jeune femme de 25 ans qui a choisi – combat perdu d’avance dans cette province où l’on idolâtre Benazir – de venir soutenir sa mère, une autre Bhutto, qui se présentait contre le PPP, son héritage de féodalisme et de corruption.

Du bout des lèvres, Fatima reprend la litanie de cette foule qui scande les noms de son père, Murtaza, assassiné par la police sous le gouvernement de Benazir, et de son grand-père exécuté par le général Zia ul-Haq en 1979. Elle veut participer à leur ferveur mais paraît mal à l’aise : elle ne croit pas à cette politique dynastique dont elle est pourtant le produit : «Le programme du PPP ? C’est un fantôme. Leur campagne ? Ils l’ont faite uniquement sur l’immense émotion suscitée par la mort de Benazir. Ils contrôlent cette région depuis 1988 et pourtant regardez la pauvreté effarante des habitants. Les gens doivent se réveiller et leur demander des comptes !»

C’est vrai, aucun signe d’opulence ne montre que l’on est ici dans le berceau familial d’une femme qui a été deux fois Premier ministre du pays. Les innombrables portraits de Benazir qui ornent chaque carrefour du bourg sont dressés sur des ruines qui servent d’école ou de gare. Dans cette région du monde, tous les dirigeants ont à coeur d’embellir leur fief ou de faire don d’un hôpital ou d’un centre social à leur ville natale. Benazir n’a pas sacrifié à cette tradition. Les masures en pisé qui longent les champs de roses ou les manguiers n’ont ni électricité ni eau courante, et les ordures jonchent le sol… Une situation qui révolte Fatima : «Non seulement Benazir n’a pas continué les réformes agraires engagées par son père mais elle a annulé les mesures qu’il avait prises pour réduire la taille des grands domaines. Résultat : le travail forcé continue…»

Pourtant, dans cette campagne féodale où les paysans baisent encore les pieds des propriétaires des terres qu’ils cultivent, l’heure de la révolte n’a pas encore sonné. Ici, la politique est une autre religion. Et le «bhuttoïsme» est devenu une sorte de culte avec ses rites et ses pèlerinages. Elections ou pas, tous les jours, des centaines de Pakistanais se rendent dans le mausolée de la famille Bhutto, «Taj Mahal» du Sind construit dans le style moghol, qui dresse ses coupoles blanches au-dessus des champs de riz et de coton. Ils gémissent en lançant des pétales de roses sur le cercueil de Benazir posé à même le sol à la droite du tombeau de son père. Rien d’étonnant donc, à ce que, dans tout le Sind et dans d’autres régions, comme celle de Quetta près de la frontière afghane, on assiste à un raz de marée du PPP et que le parti de Benazir soit le principal vainqueur de ces élections.

Rien d’étonnant non plus à ce que le taux de participation soit resté globalement assez faible – autour de 45%. Lassés par de trop longues années vécues sous la férule des militaires, exaspérés par des responsables politiques corrompus, nombre de Pakistanais ne cachent pas leur désintérêt pour le processus électoral. Contrairement à ce que redoutaient les dirigeants des deux principaux partis victorieux, le PPP – emmené désormais par le veuf de Benazir, Asif Ali Zardari – et la Ligue musulmane du Pakistan (PML-N) de l’ancien Premier ministre Nawaz Sharif, le gouvernement du général Musharraf a donc laissé le processus électoral se dérouler à peu près normalement. Le chef de l’Etat a d’ailleurs admis dès lundi sa défaite dans un scrutin que beaucoup présentaient comme un référendum sur sa personne. Sur ce point, le verdict des urnes a été clair : plus les candidats étaient proches du général-président, plus leur défaite a été cuisante.

Mais la plus grande surprise de ces élections est sans doute la déroute subie par les partis religieux qui contrôlaient la province de la Frontière du Nord-Ouest depuis cinq ans. Dans cette zone instable, frontalière de l’Afghanistan et des zones tribales, où se cacherait notamment Ayman al-Zawahiri, le numéro deux d Al-Qaida, il semble que les habitants aient été déçus par les partis religieux fondamentalistes réunis au sein de la Muttahida ajlis-e-Amal (MMA) pour lesquels ils avaient voté en 2002 et qui se sont révélés incapables de leur assurer une quelconque sécurité face aux exactions des talibans et aussi corrompus que les autres… Résultat inattendu, dans cette région : c’est l’Awami National Party (ANP), une formation nationaliste pachtoune laïque et… pro-oviétique pendant la guerre d’Afghanistan, qui remporte la majorité des suffrages…

Sara Daniel