Reportage

Vivre à l’ombre des mollah

Qui détient réellement le pouvoir dans la République islamique ? Où une jeune pilote de rallye peut-elle fumer un narguilé si elle n’est pas accompagnée d’un homme ? Comment les juifs iraniens ont-ils passé la fête de Rosh Hashana ? Que faut-il éviter lorsqu’on tourne des films à Téhéran ? Pourquoi le journal « Sharg » a-t-il été fermé ? Comment expliquer qu’après vingt-sept ans de pouvoir des mollahs, la plupart des jeunes soient laïques ? A ces questions – et à beaucoup d’autres – Sara Daniel apporte des réponses parfois surprenantes…

Le djihad du rouge à lèvres

Pour monter dans la voiture de Zoreh Vatankhah, dans un pays qui a le taux d’accidents de la circulation le plus élevé du monde, il faut être absolument inconscient. Car, dans les ruelles du nord de Téhéran, la jeune championne de rallye, qui a plus d’une fois damé le pion à ses collègues masculins dans des courses mixtes, conduit comme si elle était une des concurrentes de ce Paris-Dakar auquel elle rêve de participer. Faisant faire des bonds de côté aux passants qu’elle croise, elle s’approprie les collines de Darakeh, inexplicablement désertées aujourd’hui par les voitures, et reprend ses droits sur une ville sous haute surveillance qui ne facilite pas l’épanouissement de sa jeunesse.

Zoreh hausse les épaules en riant lorsque son amie la prévient que le foulard rouge qui a glissé depuis longtemps de sa tête ne cache plus que son cou. Un brin provocatrice, elle s’est mis en tête de trouver un café qui acceptera de nous laisser fumer une chicha malgré le fait que nous ne sommes pas accompagnées par un homme. Après plusieurs refus, elle trouve enfin un patron prêt à risquer la fermeture de son établissement et qui accepte de lui servir la pipe à eau. Pendant qu’elle tire de longues bouffées de son narguilé sous l’oeil surpris et charmé des autres clients du café, elle raconte sa passion pour la course automobile, son combat pour pouvoir participer à ce monde réservé aux hommes, qui ont cassé les vitres de sa voiture avant le départ de son dernier rallye, elle parle de la lettre, publiée par la presse, qu’elle a adressée au président Ahmadinejad lorsqu’il a décidé d’interdire les courses mixtes.

Et pourtant, la championne déteste la politique. Lorsqu’elle ne participe pas aux compétitions, elle est une jeune femme comme les autres qui met toute son énergie à surfer sur les lignes rouges des codes de la République islamique. Une tâche d’autant plus épuisante que celles-ci sont fluctuantes. « Pour le narguilé, par exemple, la règle est qu’une femme ne peut en fumer en public que si elle est accompagnée par un homme – sauf ici et maintenant, comme vous pouvez le constater ! C’est cela l’Iran… », conclut-elle en riant. Un pays où l’on peut tout faire, surtout lorsque l’on vit dans les quartiers chics du nord de Téhéran, mais où, même là, le régime peut tout faire de vous… Zoreh a plus de cent foulards, des rouges, des liberty, des motifs léopard, qu’elle ne cesse de laisser glisser puis de réajuster, coquetterie ultime. Mais son maquillage outrancier, ses lèvres laquées de rose dont un trait de crayon plus sombre a encore élargi les contours, ses ongles ornés de décalcomanies n’ont rien d’un manifeste politique. Ce n’est pas ce « lipstick djihad », la guerre sainte du rouge à lèvres, comme l’avaient baptisé joliment les fossoyeurs de la Républiqueislamique sous la présidence de Khatami, qui avaient cru voir dans les nouvelles audaces cosmétique et vestimentaire des jeunes filles le signe de la fin d’un régime qui avait perdu son emprise sur sa jeunesse.

La seule chose que Zoreh revendique lorsqu’elle n’est pas au volant de sa voiture de course, c’est son droit à la frivolité. Le droit de vivre sa jeunesse loin des diktats des bassidjis ou de celles des mollahs… Le droit de fumer sans chaperon, de danser et, surtout, de ne pas se marier comme ont fini par le faire la plupart de ses copines coureuses automobiles, qui ont raccroché leur salopette au vestiaire. Libre d’être jeune. Un fantasme pour les 60% de la population iranienne qui ont moins de 25 ans.

Il n’empêche, plus d’un an après l’élection d’Ahmadinejad, on ne voit pas dans les rues de Téhéran les signes tant attendus d’un durcissement de la répression des moeurs. On connaissait la réputation des fêtes privées de Téhéran, les minijupes sous les tchadors et la vodka qui coule à flots. Dans les maisons de la montagne, la jeunesse dorée s’éclate toujours dans les alcôves et les jardins. Mais de plus en plus, les comportements se débrident dans les rues mêmes de la capitale, au vu et au su de tout le monde. On se frotte les yeux, incrédule, devant les embouteillages provoqués, la veille du week-end, par la drague le long de Vali Sar ou de Jordan, où des jeunes gens aux cheveux dressés par la gomina interpellent des jeunes filles au nez refait, aux yeux trop bleus, aux lèvres trop pulpeuses pour être vraies. Devant un marchand de glaces, une jeune femme, peut-être la fille d’un mollah influent, habillée d’une tunique si cintrée qu’elle tient plus du justaucorps et dont les boucles blondes dépassent de tous les côtés de son carré Hermès, a garé sa BMW décapotable qui, avec les taxes, coûte en Iran plus de 150 000 dollars. Dans les montagnes de Darband, des couples s’enlacent dans les fourrés. Aux tables du café Shouka ou du Café de France, qui, moyennant un bakchich important, peuvent diffuser la musique américaine interdite, de jeunes étudiantes rêvent de visa pour le pays du Grand Satan…

L’explication de cette permissivité qui semble si peu compatible avec l’idée que l’on se faisait des idées du nouveau président, c’est justement l’un de ces gardiens de la révolution qui ont contribué à faire élire Ahmadinejad qui nous la donne. Amir Javad a 28 ans, des yeux bleus perçants et une épaisse barbe noire. Il est un pasdaran, un des piliers du régime islamique, qui recrute puis entraîne les jeunes bassidjis, les miliciens du régime, au maniement des armes. Il s’est rendu deux fois au Liban pour former les militaires du Hezbollah près de la prison de Khiam. Mais il fait aussi des rondes dans son quartier, pour « diffuser les lois de l’islam », comme il dit, et signaler les comportements déviants. Il explique qu’ils ont reçu des consignes, que la répression du « bad hijab » (les cheveux mal couverts) n’est plus une priorité, qu’il faut laisser les jeunes respirer. A écouter Amir, pour lutter contre la dépression des jeunes au chômage, contre la drogue – véritable fléau national dans un pays qui compte, selon les autorités, plus de 2 millions de toxicomanes et où un fix d’héroïne vaut le prix d’un paquet de cigarettes -, il faut lâcher du lest. C’est d’ailleurs Ahmadinejad qui a demandé que l’on autorise les femmes à assister aux matchs de football, une requête qu’elles formulaient depuis longtemps (une décision qui sera cependant aussitôt annulée par le Guide suprême Ali Khamenei). L’objectif ultime, selon Amir, est la sauvegarde du régime. Le reste, c’est de la tactique. « Est-ce qu’en portant un mini-voile à carreaux, une jeune femme, parce qu’elle se sent jolie, est plus encline à adhérer aux valeurs de notre révolution ou est-ce qu’elle est un agent des Américains en Iran ? C’est cela la question », résume le militaire, sans trancher.

Les lignes rougesde la République islamique

Ce soir, Ali, un jeune producteur de films, reçoit quelques amis, des artistes. Malgré la vodka que vient d’apporter un livreur spécialisé en boissons illicites, le petit groupe est consterné. Ali a le journal sous les yeux et fait à ses amis la lecture des derniers décrets sur le cinéma que vient de publier le gouvernement d’Ahmadinejad. « Il est interdit, entre autres, de promouvoir l’idée du divorce. De présenter le fait d’avoir des enfants hors mariage comme une chose naturelle. De filmer des femmes qui chantent. De décrire la révolution islamique comme allant à l’encontre des droits des femmes, d’aborder la question kurde, celle des stupéfiants et de faire l’apologie du soufisme et des autres spiritualités. »

« En somme, il est interdit d’aborder la réalité ! » grince Ali qui, comme tous les artistes, a pourtant l’habitude de se heurter aux lignes rouges du régime. Sa femme, l’une des jeunes actrices les plus prometteuses d’Iran, a vu plusieurs fois interdire les films dans lesquels elle a joué, parce que l’action se déroulait au Kurdistan, le sujet tabou par excellence. Quant à la question des répudiations, il suffit de se poster à la sortie du tribunal des divorces du sud de Téhéran pour voir la file ininterrompue des femmes qui racontent leur calvaire, ce qui explique pourquoi la question figure parmi les interdits de la République islamique… (voir le blog sur nouvelobs.com).

Pendant la lecture d’Ali, une musicienne de l’Orchestre philharmonique de Téhéran reçoit un appel sur son portable. C’est son directeur qui lui annonce qu’on lui a ordonné de la renvoyer. Elle a été dénoncée pour une faute qu’elle aurait commise, peut-être ce verre de bière qu’elle a pris lors de sa tournée en Allemagne, il ne sait pas très bien. Tout le monde tente de rassurer la jeune virtuose, effondrée. Demain, les artistes influents passeront les coups de fil aux intercesseurs du régime, verseront les pots-de-vin nécessaires à sa réintégration.

Alors, tout se résume-t-il finalement à une question de corruption ? « Ce n’est en tout cas pas une question de religion », répond Ali du tac au tac. Pour lui, le seul bienfait de la République islamique sera d’avoir dégoûté la majorité des Iraniens de la religion : « Vingt-sept ans de régime des mollahs, cela nous a vaccinés contre Dieu. Ici, la plupart des jeunes sont laïques ! » « En évitant de définir les lignes rouges, le gouvernement se laisse la possibilité de punir qui il veut, quand il veut », explique Badrassadat Mofidi, présidente de l’Association des Journalistes. Aujourd’hui, elle est à nouveau au chômage. Elle était rédactrice en chef adjointe de « Sharg » (l’Orient), qui, avec 120 000 exemplaires vendus chaque jour, était devenu la voix des élites réformatrices. « «Sharg» est le onzième journal dans lequel j’ai travaillé qui disparaît », s’amuse-t-elle. C’est une caricature qui a provoqué la chute du journal. Sur un échiquier, un cavalier et un âne entouré d’un halo de lumière se faisaient face. Les autorités y ont vu une caricature du président Mahmoud Ahmadinejad, qui, lors d’un discours devant les Nations unies à New York, avait affirmé s’être senti auréolé d’une « clarté lumineuse » divine. L’auteur de la caricature a expliqué que le halo était un détourage pour faire ressortir la pièce sur l’échiquier. Mais le journal réformateur a été fermé pour « injure à personnalité publique ». Quelle est la véritable raison de cette interdiction ? Les 300 employés du journal, maintenant au chômage, en sont réduits à des conjectures. « Pourtant, admet Badrassadat Mofidi, comme tous les journalistes iraniens, nous pratiquions l’autocensure. » Selon lui, si « Sharg » a été fermé, c’est surtout parce qu’il était le premier journal privé pour les petites annonces et qu’il faisait en cela concurrence au journal du gouvernement…

Fêter Rosh Hashana à Téhéran

C’est le Nouvel An juif et, ce vendredi soir, il y a presque autant de monde à la grande synagogue de Téhéran que le matin à la prière du vendredi. Ils sont environ 1 000 juifs rassemblés ici, dans ce pays dont le président élu a fait d’un révisionnisme agressif sa marque de fabrique. Les femmes sont voilées et séparées des hommes, les gens bavardent, comme dans toutes les synagogues du monde, et le rabbin hausse la voix pour rappeler ses fidèles à l’ordre. Il y a quelques jours à peine que l’exposition des caricatures autour de l’Holocauste (organisée par le pouvoir en réponse aux caricatures danoises contre Mahomet) vient de s’achever. Ce matin, comme tous les vendredis, on a scandé à l’université, sans beaucoup de conviction mais tout de même, le traditionnel : « Mort à Israël ». Mais à la synagogue, il n’y a aucune mesure de sécurité particulière. A peine un vigile qui contrôle le flux des arrivants.

Maurice Mohtamed, le représentant de la communauté juive au Parlement iranien, affirme que l’Iran est un des endroits les plus hospitaliers pour la communauté juive au Moyen-Orient. Pendant la guerre du Liban, deux synagogues ont été attaquées, mais ce sont les autorités qui ont calmé la situation. Les juifs d’ici peuvent aller visiter leur famille en Israël et, depuis les arrestations de Shiraz, il y a sept ans, plus personne n’a été accusé d’être un espion à la solde d’Israël. Mais comment la communauté juive vit-elle l’exposition des caricatures sur l’Holocauste et les diatribes du président ? : « Vous savez, nous, les juifs, nous en avons vu d’autres. Quant à l’exposition, j’ai pu protester officiellement, ce qui en soi est un bon signe… » Pour l’instant, Mohtamed essaie de se concentrer sur ce qu’il peut faire : par exemple, tenter de faire changer par le Parlement la loi concernant l’héritage. Car si un juif se convertit à l’islam en Iran, c’est lui qui hérite de tous les biens de la famille… Il a rencontré à plusieurs reprises Ahmadinejad qui lui a promis de débloquer la somme destinée aux minorités. Mais son grand homme, c’est le président Khatami, qui a vraiment amélioré la condition des juifs d’Iran. Et comme ses décisions ont été entérinées par le Guide suprême, il est difficile de revenir en arrière.

Dans le grand bazar de Téhéran, Amin, un marchand de bijoux juif, affirme qu’il ne quittera jamais son pays. « Les déclarations du président sont comme de l’eau qui coule sur les pierres. Nous, les habitants, juifs et musulmans, sommes les pierres de ce pays… » Des femmes en tchador et des bazaris se mêlent à la conversation. Ils soutiennent tous leur « frère » juif. « Ahmadinejad est un épouvantail, c’est très mauvais pour les affaires ! C’est un jeu politique, avec ses discours enflammés, il veut contraindre les Américains à la discussion, et puis tout cela, c’est la faute des Arabes ! »

Qui gouverne vraiment l’Iran ?

A qui appartient le dernier mot dans la République islamique ? Qui détermine la politique nucléaire ? Est-ce que le Guide suprême, Ali Khamenei, encourage le président Ahmadinejad à tenir ses discours révisionnistes ? Tout Iranien qui rencontre un étranger est sommé de s’expliquer sur la hiérarchie du pouvoir en Iran. Mais le peut-il seulement ? Dans cette oligarchie opaque où ni les partis politiques, ni les programmes n’existent, les Iraniens en sont réduits à décrypter les signes.

Le régime iranien fonctionne plus comme un grande entreprise que comme un Etat centralisé. Le système a multiplié les instances. Entre elles, il y a peu de coordination. « Nous avons affaire à un patchwork de lieux de pouvoir, non à une hiérarchie pyramidale », explique un diplomate. « Dans un pays où l’annuaire est classé secret-défense, il n’est pas facile de comprendre qui décide de quoi », renchérit un spécialiste de la vie politique iranienne.

En principe, selon la Constitution, le président occupe la deuxième place après le Guide suprême. Mais la façon dont ce pouvoir a été partagé a été extrêmement variable d’un président à l’autre : « Le pouvoir de Rafsandjani venait des institutions liées au régime, mais il devait plier face au Parlement. Le pouvoir de Khatami venait de sa grande popularité, mais il a dû essuyer l’animosité du Conseil des Gardiens de la Constitution… », explique Sadeh Zibakalam, l’un des éditorialistes du journal interdit « Sharg ». Quant à Ahmadinejad, il a su fédérer tous les centres de pouvoir. « Parce qu’il a su donner aux gens de ce régime impopulaire l’illusion que, grâce à sa prétendue popularité, il pourrait redorer le blason de la République islamique, il dispose de pouvoirs exceptionnels », explique un analyste. Quant au Guide suprême, « son seul talent réside dans sa capacité à maintenir la cohésion du système ».C’est ce qui explique que le régime considère que ses ennemis véritables ne sont pas les gauchistes laïques ou les militants des droits de l’homme, trop éloignés du pouvoir pour le menacer vraiment, mais les ayatollahs réformateurs de Qom.

Dans le Vatican des Iraniens, à 120 kilomètres de la capitale, réside l’ayatollah Hussein Ali Montazeri. Le grand ayatollah qui avait toutes les chances de succéder à Khomeini a été évincé au profit de Khamenei après qu’il eut dénoncé les dérives du régime des mollahs et remis en cause le principe de la vilat al Faqih, le pouvoir temporel du Guide suprême. Il prône une séparation des pouvoirs qui signerait l’arrêt de mort du régime des mollahs. Il suffit de visiter son école coranique, où il vit en résidence surveillée, d’essayer de lui parler pendant qu’un officier de sécurité à l’air fermé et brutal ne cesse de venir s’interposer physiquement entre lui et ses interlocuteurs pour comprendre que, malgré son âge avancé, le vieux marja (source d’imitation), par ses écrits et ses adeptes, a encore le pouvoir d’ébranler les fondations de la République islamique.