Reportage

Iran-Israël : poker menteur mortel

Iran-Israël : poker menteur mortel

Entre Israël et l’Iran, la guerre a déjà commencé. Une guerre de propagande et d’intimidation, où les tests de missiles iraniens Shahab-3 répondent aux manoeuvres en Méditerranée orientale des F-15 et F-16 israéliens. Une guerre économique, aussi, dont les dommages collatéraux sont l’augmentation des prix du pétrole avec ses conséquences sur les économies du monde entier.

Le 6 juin, lorsque Shaul Mofaz, ministre israélien des Transports et ex-ministre de la Défense d’Ariel Sharon, annonce dans le quotidien populaire «Yediot Aharonot» qu’il est devenu «inévitable» d’attaquer l’Iran pour arrêter son programme nucléaire, le prix du baril bondit de 9 dollars pour atteindre 139 dollars, et des manifestations éclatent en Inde tandis que les camionneurs de plusieurs pays européens se mettent en grève. Le 8 juillet, c’est au tour de l’hodjatoleslam Ali Shirazi, représentant du Guide suprême Ali Khamenei au sein des forces navales, d’avertir que l’Iran «mettra le feu» à Tel-Aviv et à la flotte militaire américaine dans le Golfe s’il est attaqué, tandis que les gardiens de la révolution, l’armée d’élite du régime islamique iranien, entament dans le Golfe les «manoeuvres Grand Prophète III» .

Face à ces surenchères, même les Américains les plus bellicistes, qui ont évalué les conséquences d’une éventuelle fermeture du détroit d’Ormuz – où transite 33% du pétrole mondial -, tentent de calmer le jeu.

John Bolton, proche des néoconservateurs et ancien ambassadeur aux Nations unies, ne croit plus à la volonté de la Maison-Blanche de frapper l’Iran avant les élections : «L’administration a abandonné cette possibilité. Pour Israël, c’est une autre affaire…» Selon Bolton, la fenêtre d’opportunité pour une opération israélienne se situerait entre le 4 novembre et le 20 janvier 2009, date de la prise de fonction du nouveau président américain. Pour Michael Eisenstadt, spécialiste des affaires militaires qui a participé à l’élaboration de l’opération Liberté pour l’Irak, «sur la question des frappes, les Etats-Unis et Israël ne sont plus sur la même longueur d’onde. Les Israéliens veulent en découdre, ils pensent à Osirak, le réacteur irakien qu’ils ont bombardé en 1981 avec leurs F-16. Mais seuls les Etats- Unis pourraient frapper efficacement les sites nucléaires iraniens.» C’est bien l’avis de ce diplomate iranien qui observe, consterné, l’escalade verbale à laquelle se livre la frange dure des conservateurs des deux pays : «Le Mossad et Tsahal s’orientalisent. Les politiciens israéliens lancent des imprécations irréalistes sans se soucier des conséquences, un peu comme notre Ahmadinejad.»

En Israël comme en Iran, la surenchère guerrière est d’abord une affaire de politique intérieure. Shaul Mofaz, qui aspire à succéder à Ehoud Olmert, accusé de corruption, agite l’épouvantail iranien et déclare vouloir aller s’installer sur le Golan avec sa famille pour couper l’herbe sous le pied de son adversaire, l’actuelle ministre des Affaires étrangères, Tzipi Livni, réputée plus modérée. Un populisme qui évoque celui d’Ahmadinejad lorsqu’il éructe contre Israël pour faire oublier son triste bilan économique avant les élections. A l’heure de la crise nucléaire, les deux camps iraniens s’invectivent par journaux interposés : d’un côté, Ahmadinejad et les gardiens de la révolution; de l’autre, les plus «modérés» des conservateurs, comme Ali Akbar Velayati, qui, dans le journal «Jomhouri Eslami», a directement mis en cause le style de son président : «Les officiels doivent éviter les slogans et les déclarations provocatrices et illogiques.» Les couteaux sont tirés tandis que les camps se disputent la parole du Guide suprême et réclament son arbitrage. «Les Européens ont bien compris ce double discours et veulent creuser les différences de ton auprès des Iraniens qui sont prêts à négocier une pause (un gel des sanctions contre un gel de la course à l’enrichissement d’uranium). C’est pourquoi Javier Solana a décidé de se rendre à Téhéran…» , explique notre diplomate iranien. L’administration américaine pourrait- elle dissuader Israël de frapper les centrifugeuses de Natanz ? Lorsque ses F-16 ont bombardé le 6 septembre 2007 un site syrien soupçonné d’abriter une installation nucléaire, Israël a démontré sa détermination. Dans un pays traumatisé par la guerre de l’été 2006 contre le Hezbollah, allié et protégé de la République islamique, voir l’Iran se doter de l’arme nucléaire est inacceptable. Car les dirigeants israéliens savent quel pouvoir de dissuasion confère le simple fait de laisser penser qu’on a la bombe…