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Il serait temps que le gouvernement français s’émeuve du meurtre de Jamal Khashoggi.

edito, Sara Daniel

13 octobre 2018

Dans les journaux,  tous les jours, les révélations sur le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi s’égrènent. Un scénario de série B d’une violence inouïe où l’on imagine, comme l’ont expliqué les services turcs, les équipes de nettoyeurs venues du Royaume disposer du corps, du sang et des viscères de celui qui osait critiquer le régime. Et l’image de l’Arabie saoudite et celle de son jeune prince accusent le coup.

Dans le "Washington Post", Khashoggi écrivait, jusqu’à ce qu’on l’assassine, que c’était la guerre sanglante qu’il conduisait au Yémen qui  nuirait le plus au Royaume. Mais ce sera finalement le meurtre, son meurtre, qui en exposant la nouvelle brutalité des barbouzes de la monarchie pétrolière, révèle la vraie nature du régime. Mohamed Ben Salman, MBS, dont les initiales sonnaient comme une promesse de modernité.

Pressé de tourner la page d’une monarchie empêtrée dans un folklore rétrograde, il voulait mettre au pas les autorités religieuses qui "salafisaient" l’islam dans le monde, passer au kärcher une dynastie adelphique où la lourdeur du consensus étouffait toutes les réformes.  Les plus grandes agences de publicité, et la crème des entrepreneurs sortis des universités américaines nous avait expliqué à nous les journalistes, et aux chercheurs, aux hommes d’affaires qu’un nouveau vent générationnel venait de souffler sur la monarchie pétrolière. Un colloque de jeunes Saoudiennes avait été organisé entre autres à l’Unesco pour vanter le plan de développement économique de MBS, "Vision 2030" et redorer l’image du Royaume. L’armée de princes séniles, caciques ventripotents n’avait-elle pas été mise brutalement à la retraite par le jeune héritier, pressé de mettre son pays à la page ?

Ses sujets louaient l’entrepreneur pressé qui avait au nom d’une opération anti-corruption, mis en résidence surveillée l’aristocratie des princes, sans aller jusqu'à remarquer, toutefois, que l’héritier ne s’était pas appliqué à lui même sa loi d’airain. On se félicitait du fait que MBS ait enfin accordé aux femmes le droit de conduire et les images joyeuses des premières Saoudiennes au volant avaient occulté le fait que cette permission avait été précédé de l’emprisonnement des militantes féministes du Royaume qui la réclamaient depuis des années (au rang desquelles Aisha al Manae). Le message était bien clair : l’acquis ne pouvait être que le fait du Prince pas le résultat d’un combat contestataire contre les lois du Royaume...

On ne parlait pas, ou si peu de son despotisme, de la manière dont il convoquait les hommes politiques de la région pour leur dicter sa loi (Mahmoud Abbas pour lui vendre Abou Dis comme capitale de la Palestine), ou les démissionner (Saad Hariri). D’ailleurs on ne parle pas politique en Arabie saoudite. On chuchote des rumeurs. Comme l’écrit l’universitaire Madawi al Rasheed, "le monarque mystique encourage les citoyens à s’en remettre à des rumeurs pour prévoir l’avenir et décoder la terreur quasi magique qu’inspire la royauté".

Pour l’occident, pour la France, il y avait des affaires à mener, des armes et des avions à livrer. Quant au reste… Panem et circenses. A l’ère de MBS la jeunesse pouvait enfin aller à des concerts, au cinéma, au cirque même à condition que les écuyères ne portent pas de collants.

Emerveillés par cette évolution sociétale, le peuple louait la  modernité du régime, miroir aux alouettes censé les détourner des revendications politiques. Mais le régime est désormais éclaboussé du sang indélébile de notre confrère. Il serait plus que temps que le gouvernement français s’en afflige.

Sara Daniel

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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