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Les 5 à 7 d’Ispahan

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Au City Center d’Ispahan. par notre envoyée spéciale Sara Daniel (L'Obs, 23 décembre 2015)

C’est une jeune fille attablée, seule dans cet hôtel d’Ispahan, qui pouffe de rire dans les replis de son foulard Hermès. Elle ne perd pas une miette de la conversation qui se déroule à la table voisine où sont installés sa soeur et un jeune homme, sous le regard vigilant de leurs mères. L’allure du garçon, ses chaussures, ses intonations, tout est décortiqué par l’impitoyable observatrice. La banane gominée du prétendant et son costume marron trop ajusté, tout y passe. Le verdict n’est pas clément.




Bienvenue aux khastegari d’Ispahan, ces rencontres arrangées en vue de conclure un mariage. Une sorte de speed dating islamique avec chaperons en tchador. Dans la troisième ville d’Iran, c’est un rite immuable qui se déroule tous les soirs de 5 à 7 dans les plus grands hôtels de la ville. A l’hôtel Abbassi, un ancien caravansérail luxueux pour les plus fortunés, ou à l’hôtel Kowsar pour les plus modestes. Le cérémonial tient du roman-photo et de la comédie de boulevard. On ne peut se lasser du spectacle. Les hôtels offrent une formule khastegari, un thé accompagné d’un gâteau.

Ici, c’est la manière la plus courante de se marier, tout le monde y passe ou presque, toutes classes sociales confondues. Autrefois, dans cette ville, une des plus conservatrices d’Iran, les mères qui avaient repéré une jeune femme digne de leur fils se rendaient au domicile de l’élue pour solliciter un rendez-vous. Aujourd’hui, la première rencontre a lieu à l’hôtel. « C’est moins intime, moins gênant, si cela se passe mal », explique une candidate au mariage.

Ce soir, à l’hôtel Kowsar, une quinzaine de tables sont occupées par ces étranges convives aux rapports orchestrés comme un ballet. Entre les tables, les serveurs circulent et n’en pensent pas moins. Ils font des pronostics sur les couples qui vont durer, des remarques acerbes sur le taux de divorce qui n’a jamais été aussi élevé en Iran. Un jeune homme entre, suivi par sa mère enveloppée dans un long tchador noir. Il examine les tables pour trouver sa fiancée, ellemême flanquée d’une marâtre en noir. Une fois les présentations faites, tous s’attablent un moment, les mères sympathisent. Ou pas. Les minutes s’égrènent parfois dans un silence tendu et glacial. Le mariage a alors peu de chances de se faire tant ici on épouse autant son mari ou sa femme que sa famille... Puis les deux jeunes gens s’isolent à une table voisine pour commencer leurs négociations nuptiales. A la table 5, Amin, un urbaniste de 23 ans, et Maede, une ingénieur de 21 ans, s’interrogent sur leurs goûts respectifs. Amin a un cahier sur les genoux, il note toutes les réponses de la jeune fille. Elle aime le tir à l’arc et le basket, les films de vampires, prends des oeufs le matin et se demande si l’accord nucléaire signé avec les grandes puissances est une bonne chose... Pourquoi veut-elle se marier? « Pour connaître la sérénité. Avoir un partenaire pour faire face aux difficultés de la vie », répond la jeune fille pragmatique. En Iran, le mariage est une affaire beaucoup trop sérieuse et coûteuse pour qu’on laisse faire le hasard ou les inclinations. « Il est impératif d’avoir la même vision des choses », explique la mère de Maede. Y aura-t-il un second rendez-vous? Lorsque Amin aura le dos tourné, Maede nous confiera ses hésitations; le garçon n’est pas assez religieux, pas assez conservateur, il ne suit pas tous les préceptes du Guide. Un grave défaut « à un moment décisif de l’Iran où tout est politique », selon la formulation de la jeune fille. Mais, surtout, il fume de temps en temps la chicha... Rédhibitoire! Dommage, car les mères s’entendaient comme larrons en foire, et Maede a déjà repoussé six prétendants dont son propre cousin...

Paradoxe persan, la coutume montre à quel point la société iranienne est traditionnelle. Et pourtant, en dernier recours, les jeunes gens décident et il est rare que les filles au caractère bien trempé se laissent faire, même par les parents les plus dominateurs. Amir Hossein, fils et petit-fils de grands dessinateurs de tapis, en a fait l’amère expérience : sa mère lui avait trouvé une épouse digne de faire partie d’une des plus grandes familles de la ville. Les fiançailles ont tenu un an, portées à bout de bras par les deux mamans. Puis la jeune femme a rompu pour retrouver son amour d’enfance.

Cette fois, à l’hôtel Kowsar, le rite se prolonge plus tard que d’habitude. Des pères sont même présents à certaines tables, signe qu’il y a eu plusieurs rendez-vous et que la conclusion est proche. Le futur gendre et le futur beau-père se disputent pour payer les consommations, ce qui est bon signe...

Dans le hall, une jeune femme aux yeux maquillés, coiffée d’un léger foulard et au manto ajusté, arrive pour un rendez-vous, suivie de l’inévitable mère en tchador. Elaheh a 33 ans et elle en est à son 30e khastegari. « Cela désespère mes parents, mais bon, je ne vais pas me caser pour leur faire plaisir! » Elaheh a fait de brillantes études. Elle a créé sa propre boîte, des applications pour le web et les smartphones. Ses clients? Les journaux et des entreprises d’e-commerce.

Tout en discutant avec nous, elle guette l’entrée de l’hôtel. Son promis flanqué de sa maman vient d’arriver. Elle a un mouvement de recul lorsqu’elle aperçoit celui qu’on lui destine : un peintre bedonnant, chauve avec des rouflaquettes et plus tout jeune. Elle finira par aller s’attabler avec lui sous l’oeil courroucé de son aspirante belle-mère qui lui reproche son peu d’empressement. Le rendez-vous durera moins d’un quart d’heure. Le débriefing de la rencontre est sans appel : « Bien sûr que le physique compte! Et puis il m’a demandé si je voulais arrêter de travailler une fois mariée », s’insurge la jeune femme qui décrypte l’Homo iranicus à l’usage des étrangers : « Ils se présentent comme des intellectuels et après ils avouent qu’ils préféreraient épouser une vierge! » explique l’entrepreneuse qui sait pourtant que l’horloge biologique tourne. « Nous, les Iraniens, avons adopté la culture de l’Occident, mais nous n’adhérons pas encore à ses valeurs », soupire la jeune femme. « Inconsciemment nous ne nous sentons pas assez sûres de nous. Nos mères nous rabaissent pour que nous puissions nous soumettre à un homme », renchérit Azadeh qui s’est jointe à la conversation en attendant son rendez-vous.

A quelques kilomètres de là, au City Center d’Ispahan, le plus grand centre commercial d’Iran, des jeunes filles restent scotchées devant la vitrine de l’immense boutique consacrée au mariage. Capitaliste à l’américaine, Masoud Sarrami, le patron du centre, veut rationaliser les comportements de ses compatriotes. Et faire évoluer les mentalités dans sa ville. Il propose des mariages clés en main comme aux Etats-Unis, de la pièce montée à la robe et aux photos. Récemment pourtant, comme les traditions ont la vie dure, des rendez- vous khastegari ont commencé à avoir lieu au café du centre commercial. Masoud Sarrami propose désormais un service de conseil aux jeunes fiancés, quitte à dissuader ceux-ci de passer à l’acte, s’ils sont mal assortis. A Ispahan, les traditions ont la vie dure.

Sara Daniel

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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