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Iran le président assiégé

Hassan Rohani s’est fait élire sur la promesse d’un rapprochement avec l’Occident, et l’espoir qu’il pourrait faire aboutir les négociations sur le nucléaire. Mais son pouvoir est limité, les conservateurs et le noyau dur de la République islamique le surveillent étroitement. Un accord est-il malgré tout possible ?

C’est un groupe d’étudiants qui chahutent autour d’un feu de camp. Dès qu’ils le peuvent, en fin de semaine, ils viennent prendre l’air sur cette montagne qui surplombe Téhéran, aujourd’hui couverte de neige. Les filles ont troqué leurs foulards contre des bonnets de ski, les garçons sont emmitouflés dans des parkas fluo. Ils n’ont pas pris les remontées mécaniques de fabrication française : depuis que les sanctions qui touchent l’Iran rendent impossible leur entretien, les accidents sont trop nombreux. Alors ils sont montés à pied jusqu’à la station de Touchal. Maintenant ils se
reposent, écoutent de la
musique, grignotent des sandwichs.
On pourrait être ailleurs,
sur n’importe quelle
montagne, loin de la République
islamique. C’est d’ailleurs cette
illusion que les jeunes gens sont
aussi venus chercher sur ces hauteurs.
Mais la réalité se rappelle brutalement
à eux. Soudain, une petite estafette
remplie d’hommes en tenue sombre
et aux visages fermés déboule. C’est une descente
des bassidji, les miliciens de la police des
moeurs. Le groupe se disperse rapidement, les jeunes
gens ne sont pas mariés et les lois de la République
islamique ne leur permettent pas de pique-niquer
ensemble. « Même à ce modeste plaisir nous n’avons
toujours pas droit », soupire Hamideh, 24 ans.
La jeune fille, qui finit ses études de gestion à l’université
de Téhéran, a voulu croire au président
Rohani, élu en 2013. Elle a pensé que celui-ci pourrait
tourner les pages sombres de l’Iran d’Ahmadinejad.
Faire oublier les diatribes antisémites du président
populiste qui avaient mis son pays au ban de
la communauté internationale. Effacer le souvenir
de la terrible répression qui a suivi les élections de
2009. A cette époque, Hamideh chantait dans la rue.
Elle avait revêtu un foulard vert, la couleur des candidats réformateurs. Mais aujourd’hui, plus de
cinq ans après cette parenthèse de liberté, la couleur
verte, celle de la « sédition », est interdite. Mehdi
Karoubi et Mir Hossein Moussavi, les candidats
réformateurs de 2009, sont toujours en résidence
surveillée. Et dans les cafés du nord de la ville où se
réunissent artistes et écrivains, on essaie de changer
de conversation lorsqu’une journaliste étrangère
vous parle de politique.
Hamideh ne croit plus que le système
politique iranien, qui mêle dans une
confusion incestueuse le religieux et
le politique, ce que l’on appelle en
Iran le « velayat-e faqih », puisse
se réformer de l’intérieur : « Les
réformateurs ont succédé aux
conservateurs, mais rien ne
change jamais au sein de ce
régime, chuchote-t-elle en
s’éloignant. Si Rohani n’aboutit
pas à un accord sur le nucléaire
et à faire lever ces sanctions qui
nous étouff ent, c’est sûr, je quitterai
l’Iran. »

A une centaine de kilomètres de
Téhéran, dans la ville religieuse de
Qom, un bon millier de femmes en
tchador multicolore se dirigent vers le
mausolée de la soeur de l’imam Reza, Fatimah
Masoumeh. Ici, les visiteuses ne
remettent pas en question le caractère religieux du
régime, au contraire. Des surveillantes armées de
plumeaux à poussière en plastique fluorescents
guident la foule compacte qui se presse contre le
tombeau. Pour se porter chance, Zahra, une étudiante
en biologie de 23 ans, frotte ses mains, ses
vêtements, et même son sac à main sur les petits
miroirs et les pierreries qui recouvrent la sépulture.
Le lieu bruisse du récit des nombreux miracles
accomplis ici, des malades qui ont guéri, des voeux
qui se sont réalisés. L’étudiante est venue demander
à la sainte de faire cesser ces sanctions qui affaiblissent
l’économie iranienne et qui l’empêchent,
dit-elle, de trouver un appartement et de s’offrir un
mariage : « Nous sommes pour le droit imprescriptible
de l’Iran à la technologie nucléaire, affirme-t-elle en reprenant une formule mise au point par le
régime, mais il faudrait que l’on cesse de nous enfermer
dans ce bras de fer stérile avec l’Occident ! »

Le succès des négociations nucléaires, les réformateurs
veulent y croire. Au siège du parti Kargozaran,
proche de l’ex-président Hachemi Rafsandjani,
on édite plusieurs journaux qui soutiennent le
président Rohani. L’un d’entre eux, « Mardom-e
Emrouz », vient d’être fermé défi nitivement par le
ministère de la Culture et de l’Orientation islamique.
Il avait osé mettre il y a quelques semaines
en couverture un George Clooney qui affi rmait « Je
suis Charlie » pendant la cérémonie des Golden
Globes. Le président Rohani s’était déclaré en
faveur d’une plus grande liberté de la presse, mais
face aux conservateurs qui contrôlent le Parlement,
la justice et plusieurs ministères, il n’a pas pu faire
grand-chose : « Mardom-e Emrouz » est le quatrième
journal à avoir été interdit depuis que
Rohani est président.

Saeed Leylaz, un économiste influent qui a passé
plusieurs mois en prison après le soulèvement de
2009, prépare un éditorial pour un des magazines
du groupe dont la une représente le président
Rohani assiégé par plusieurs dizaines d’Ahmadinejad.
« Nos revenus pétroliers ont baissé de 50% cette
année, explique l’analyste. Et le salaire des fonctionnaires
a diminué de 35%. L’année dernière, en rétablissant
le système de santé détruit par Ahmadinejad,
Rohani a pu compenser une petite partie de cette
diminution. Mais il ne pourra plus le faire cette année :
l’accord sur le nucléaire est donc urgent pour éviter
l’asphyxie économique. S’il échoue, le régime pour survivre
devra verrouiller le pays qui deviendra une autre
Corée du Nord. » Dans le bureau d’à côté, le réformateur
Gholamhossein Karbaschi, maire de Téhéran de 1988 à 1998, fait la même analyse. Selon lui, le
guide suprême, Ali Khamenei, le véritable homme
fort du pays, qui supervise les négociations, ne peut
qu’approuver la stratégie du président Rohani,
même s’il a des réserves sur la tactique : « Il ne laissera
pas les conservateurs iraniens faire capoter l’accord
», constate l’ancien maire avec un optimisme
déconcertant. Car il suffi t de faire le tour des représentants
des forces progressistes du pays pour
s’apercevoir qu’ils n’ont pas le vent en poupe. Signe
de leur faiblesse, les dignitaires religieux de Qom
qui soutiennent le président et ses pourparlers avec
l’Occident, autrefois connus pour leur audace, nous
servent des périphrases prudentes en demandant à
voir une énième fois le papier qui montre que nous
avons l’autorisation de nous trouver dans la ville
religieuse. Quant à Jason Rezaian, un journaliste
irano-américain du « Washington Post » jugé trop
proche de Rohani et détenu depuis près de sept mois
à Téhéran sans accusation claire, il continue à purger
sa peine en dépit des eff orts du président iranien
pour le faire libérer.

Autour de Khamenei, le camp des durs, opposés
au moindre compromis sur le programme
nucléaire, est puissant : il y a les gardiens de la révolution,
bras armé du régime, qui avec leur empire
économique savent tirer avantage du régime des
sanctions, l’appareil judiciaire et répressif aussi, et
enfi n le Majlis, le Parlement iranien à majorité
conservatrice. Représentant très actif de ce camp,
le directeur du journal « Kayan », Hossein Shariatmadari,
est un proche des cercles du guide suprême.
Son éloquence tranche avec les remarques prudentes
des réformistes. « Ces négociations n’aboutiront
jamais. La question nucléaire sert de prétexte
à la communauté internationale pour pouvoir imposer
des sanctions à l’Iran. Elle redoute de voir le succès
de notre révolution qui s’exporte désormais en
Irak, en Syrie, au Liban ou au Yémen… » L’homme
qui se défi nit comme un ousoulgarayan, un légaliste qui suit les principes de la révolution
islamique, juge durement le président Rohani, qui
a eu le tort de « mettre tous ses oeufs dans le panier
des négociations ».

Un point de vue que partage Laleh Eftekhari, une
des rares députées femmes du Parlement. Enveloppée
dans un long tchador noir, elle est venue prendre
la parole au cours d’une conférence de femmes
chefs d’entreprise. Avec véhémence, elle vante les
mérites de ce qu’elle appelle « l’économie de résistance
», une périphrase issue de la catéchèse du
régime pour encourager les ménagères iraniennes
à faire des économies et donc à réduire l’impact des
sanctions, qui « pourraient continuer longtemps »,
prédit-elle. Mais que les femmes d’affaires se rassurent,
« la solution viendra de l’Est : la Chine et la
Russie peuvent facilement se substituer à l’Occident
pour nos échanges commerciaux… »
Et le guide suprême, quelle est sa position, alors
que la date butoir des négociations approche ? Pour
le savoir, nous interrogeons Hamidreza Taraghi, un
des directeurs de la fondation de l’imam Khomeini.
Ce proche d’Ali Khamenei, en préambule de notre
entretien, s’émeut que la couverture de « Charlie
Hebdo » ait à nouveau représenté le Prophète. Cela
« ternit le souvenir positif que la République islamique
gardait de la France, asile de l’imam Khomeini… »,
dit-il. Cette parenthèse fermée, Hamidreza Taraghi
explique ne pas croire à la bonne volonté des Américains
et minimise l’importance du président
Rohani : « Souvenez-vous que c’est le Parlement en
Iran qui vote les lois. Si les sanctions ne sont pas complètement
levées, celui-ci décidera immédiatement de
la reprise de l’enrichissement de l’uranium… » Quant
au guide suprême à qui appartiendra la décision
finale, il soutiendrait encore le principe des négociations,
malgré ses doutes. Comment s’étonner des
réserves de l’ayatollah, alors que les Etats-Unis ont
longtemps appelé de leurs voeux un changement de
régime à Téhéran ? On n’empêchera pas Ali Khamenei
de penser que tel est toujours leur objectif.

Tout cela intervient alors qu’Ali Khamenei, âgé
de 76 ans, est affaibli par un mauvais cancer de la
prostate. « En fait, la question de sa succession est
cruciale pour le régime et pour les négociations »,
décrypte un bon observateur de la vie politique iranienne.
Une préoccupation que nous confirme
Hamidreza Taraghi, qui insiste sur le fait que le
guide n’a pas subi d’anesthésie générale au cours de
sa dernière opération : « C’est la loi de la République
islamique : si le guide est inconscient, il ne peut plus
exercer sa fonction… donc nous avons communiqué
sur son intervention, car il était important que les
Iraniens sachent que le guide n’avait pas été
endormi… » Bien sûr, les gardiens de la révolution
et Ali Khamenei lui-même ont leurs candidats au
rang desquels on compte le propre fils du guide,
Mojtaba Khamenei. Mais paradoxalement peu de
mollahs sont aussi qualifiés religieusement et politiquement
pour lui succéder que… l’actuel président
Hassan Rohani, dont le CV est très proche de celui de l’actuel guide. L’ex-président Hachemi Rafsandjani,
membre très influent de « l’Assemblée des
Experts », l’instance qui élira le successeur de Khamenei,
soutiendrait la candidature du président
Rohani. Et une branche des gardiens de la révolution
pourrait l’appuyer également, si elle pense qu’un
rapprochement avec l’Occident est bon pour les
affaires. Si Rohani devenait guide suprême, il pourrait
alors être tenté de « toiletter le “velayat-e faqih” »,
c’est-à-dire de renégocier les rapports du religieux
et du politique au sein de la République islamique.
Dans cette période qui pourrait être un tournant
dans l’histoire du pays, le guide, malade, vieilli, ne
cesse de retourner ces questions dans sa tête coiffée
du turban noir des descendants du Prophète : faut il
conclure un accord avec l’Occident et donner un
peu d’oxygène à l’économie iranienne ? Prendre le
risque de renforcer le président Rohani et le camp
des réformateurs qui pourraient remporter le Parlement
aux prochaines élections ? Et, surtout, le
régime iranien, dont l’identité s’est aussi construite
depuis sa création en opposition aux Etats-Unis, estil
assez fort pour pactiser avec le Grand Satan ?
Sara Daniel, envoyée spéciale en Iran

Les enjeux de l’accord
Les Iraniens veulent obtenir une reconnaissance
officielle de leur droit à produire
de l’énergie nucléaire à des fins
civiles. Ils exigent la levée immédiate
des sanctions qui paralysent leur économie.
Les Américains et leurs partenaires,
la France, la Grande-Bretagne,
l’Allemagne, la Russie et la Chine,
veulent s’assurer que l’Iran n’obtiendra
pas la bombe nucléaire. Pour cela, ils
veulent limiter sa production d’uranium
enrichi et instaurer un système
d’inspections exigeant qui empêcherait
l’Iran de produire la bombe dans des
sites secrets ou de l’obtenir au marché
noir auprès de la Corée du Nord.
SD

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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