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Libye: la loi des katibas

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Libye 2013

Un Etat impuissant, des milices omniprésentes, une insécurité croissante, la Libye de l'après-Kadhafi fait peur. D'autant qu'elle est aussi devenue un vaste supermarché où viennent s'approvisionner en armes tous les groupes de la région. A commencer par ceux du Sahel...

DE NOTRE ENVOYEE SPECIALE
C'est un immense terrain vague planté au milieu de Benghazi, la capitale de la Cyrénaïque. Une sorte de place Djemaa el-Fna de Marrakech en plus pauvre, où l'on négocie âprement. Mais sur ce marché on ne trouve pas de poulets, ni d'ousban (saucisses d'abats de mouton mélangés à du riz), ni même de truffles du désert. Sur de petits tréteaux sont exposés tous les rebuts des casernes du kadhafisme. Bienvenue au souk des armes de Benghazi!
Dès l'arrivée à l'aéroport bondé de la ville, vous êtes mis en garde: évitez soigneusement le marché coupegorge. Alors, en convoquant nos souvenirs d'autres lendemains de guerre qui déchantent, on avait imaginé un commerce clandestin au fond de ruelles sinueuses, derrière des rideaux de fer, comme à Falloujah en Irak ou à Peshawar au Pakistan. Mais non, dans la deuxième ville du pays, c'est à guichets ouverts, sur de petites estrades de bois, que sont gentiment disposées les kalachnikovs, munitions 12,7 ou lance-roquettes, étiquetés avec leur prix. Toute la panoplie du preneur d'otage du Sahel, un rêve de djihadiste du Mali. On déambule entre les étals dans une pétarade de coups de feu. Ici, on soupèse, on brandit, on mitraille: la concurrence est si grande qu'on a le droit d'essayer la marchandise. « Et encore, si vous étiez venus il y a quelques semaines, le marché était bien mieux achalandé », regrette un agent de sécurité privé. Soudain un mouvement de panique et la foule manque de piétiner les acheteurs concentrés: une grenade a été lancée... mais ce n'est qu'un « commerçant » qui a fait une blague... Depuis les fenêtres de la présidence du Conseil de Benghazi, on pourrait presque apercevoir le marché, distant de quelques centaines de mètres. « Ce marché, c'est une honte pour notre ville », soupire Saad alSaïti, vice-président du Conseil de Benghazi. Ce jeune ingénieur est désespéré par son impuissance: « Avant d'être élu, je nourrissais de grandes ambitions pour ma ville. Aujourd'hui, j'ai perdu mes illusions. Et pourtant je travaille dans le pétrole je sais que nous avons du cash, alors pourquoi Tripoli nous délaisse-t-il? » Sur l'insécurité qui règne dans la ville, sur les milices et les armes qui pullulent, il considère que la question doit être réglée nationalement: « Si nous essayons de collecter les armes, ce sera la guerre. Au moins, aujourd'hui, comme tout le monde est armé, c'est la paix par la terreur. » Une paix bien précaire dans une ville qui a connu 33 assassinats politiques en 2012 et qui, depuis l'attaque contre les consulats des Etats-Unis et d'Italie, est désertée par les étrangers. Il y a un mois, le chef de la police de Benghazi, qui enquêtait sur la mort de l'ambassadeur américain Chris Stevens, a été kidnappé parce qu'il avait osé déférer à Tripoli des membres du groupe extrémiste Ansar al-Charia pour les interroger. Depuis, la ville tremble à l'idée de voir réapparaître son corps au détour d'une rue, ce qui pourrait entraîner une vague de représailles. A Benghazi, les milices sont si nombreuses que le chef de la principale d'entre elles, la « Katiba des martyrs du 17 février », est incapable de nous dire leur nombre.
Ismaïl al-Salabi a un parcours très représentatif de ces nouveaux hommes forts qui font la loi en Libye aujourd'hui. Mi-imam, mi-homme d'affaires, l'homme a passé six ans en prison pour avoir participé à la révolte contre Kadhafi et le pouvoir central de Tripoli en 1995. Aujourd'hui, sa milice a intégré pour la forme le ministère de l'Intérieur, mais ses hommes n'obéissent qu'à lui. Ils ont pris il y a quelque temps leurs distances avec le groupe Ansar al-Charia avec lequel ils faisaient jusqu'ici cause commune: « Nous non plus ne croyons pas à la laïcité et au gouvernement d'Ali Zeidan, mais il faut savoir patienter. » Que pense-t-il de l'attaque contre le consulat américain? « Je dois vous dire que les Libyens n'acceptent pas la présence de ces Américains qui tuent des musulmans partout dans le monde. Demain, ce sera au tour des Français d'être attaqués en Libye », prévient l'homme fort de Benghazi qui semble définitivement avoir oublié le rôle joué par la France dans la révolution. « Comme les Américains en Irak, les Français vont payer cher leur intervention au Mali. La France est entrée dans une période sombre et les Libyens s'apprêtent à partir au Sahel pour se battre contre eux », annonce Al-Salabi, avant de nous conseiller de quitter rapidement la ville parce qu'il « ne peut assurer la sécurité des Français ».
A l'hôpital de Benghazi, la directrice adjointe, Leila Bughaigis, qui a été pressentie pour devenir ministre de la Santé, décrit le manque de sécurité et le chaos qui règnent depuis que les étrangers qui y menaient plusieurs programmes d'assistance ont dû plier bagage. Comme pour la plupart des membres de l'élite de la ville, pour la doctoresse, c'est la centralisation du pays qui est à l'origine de tous les maux. Elle s'exaspère de constater que la capitale de la révolution et de la Cyrénaïque est toujours aussi méprisée par Tripoli, comme aux pires moments du kadhafisme. Elle rêve de revenir à l'époque de la Constitution de 1951, lorsque la Libye avait deux capitales et que Benghazi abritait la banque centrale, la compagnie d'aviation nationale et celle du pétrole.
Le problème, c'est que dans cette «république des villes» qu'est devenue la Libye, chacune des cités veut s'arroger le pouvoir qu'elle estime avoir conquis à l'aune de sa participation à la révolution. Misrata, Zinten, Benghazi sont autant d'Etats dans l'Etat, de forces centrifuges qui défient l'embryon d'Etat libyen. Alors que le pouvoir central est quasi inexistant, que le Parlement est dirigé en sous-main par des partis issus des milices, aucune des villes qui a payé le tribut du sang ne voit pourquoi elle devrait céder le pouvoir à un gouvernement aussi faible. Officiellement, toutes les milices ont rejoint le ministère de l'Intérieur ou celui de la Défense, mais elles n'ont pas été pour autant démantelées. Militaire à la mine patibulaire, chargé de la formation des policiers sous Kadhafi, Ali, qui a supervisé l'intégration des miliciens au sein des ministères de la Défense et de l'Intérieur, admet cet échec: «Pour construire une force chargée défaire respecter la loi, il aurait fallu casser les milices, puis recruter et former leurs meilleurs éléments. Mais on a préféré intégrer tout le monde, les révolutionnaires, les voleurs, les chômeurs. Sans uniforme, sans entraînement, ils continuent à obéir à leurs chefs. Nous avons désormais des milliers de Kadhafi!» Et quand on demande à cet ex-cadre de l'ancien régime comment il --s'explique la paix relative qui règne à Tripoli, malgré l'omniprésence des milices de tout le pays représentées dans la capitale, il n'hésite pas une seconde: «Pourquoi ce calme Parce que tout le monde a une arme. Ici, je pourrais lever une armée en une heure. »
Abdelkarim Belhaj, ex-gouverneur militaire de Tripoli, a aujourd'hui troqué son treillis pour un costume gris. Selon lui, le gouvernement a été bien trop lent à intégrer les katiba: « C'est leur propre loi qu'elles font régner dans les rues, pourquoi voudraient-elles faire appliquer d'autres règles qui ne seraient pas les leurs Je le sais bien, moi qui ai donné 35000 hommes au ministère de la Défense et à celui de l'Intérieur. » Aujourd'hui, l'ex-émir du Groupe islamique combattant, lié à Al- Qaida, reconnaît que ses hommes n'obéissent en fait qu'à lui. Lui qui «défendra la Libye avec son sang», dit-il, ponctuant son propos d'un geste sans équivoque avec le tranchant de la main. Reste à comprendre quelle est cette nouvelle Libye qu'il appelle de ses voeux. « Une Libye islamiste inspirée par des valeurs que ne comprennent pas les Français», affirme le camarade de djihad de Zarkaoui, l'ancien chef d'Al-Qaida en Irak. Et, dans son esprit, il est à mille lieues de la vision des chefs de la ville de Zinten qu'il accuse à demi-mot d'avoir vendu des armes aux-terroristes qui ont conduit la prise d'otages d'In Amenas en Algérie.
A 140 kilomètres au sud-ouest de Tripoli, Zinten, la petite ville du djebel Nefoussa où est détenu Saïfal-Islam, le fils de Kadhafi, vit dans le culte de sa gloire révolutionnaire. Moussa Grifa, un des chefs tribaux les plus respectés de la ville, nous fait visiter le cimetière des martyrs et le petit musée à ciel ouvert où rouillent les chars et les mitrailleuses qui ont permis aux défenseurs de la ville de repousser l'offensive menée par les troupes de Kadhaf. Tout en déambulant le long de l'immense tranchée qui entoure la cité, Grifa confirme que la plupart des miliciens de Zinten se sont déployés le long de la frontière sud de la Libye pour la sécuriser. Il en tire une ferté non dissimulée: au moment où la France mène son opération au Mali, ce sont des combattants de sa ville qui sont chargés de cette mission capitale. Mais lui aussi regrette le morcellement du pouvoir en Libye: «Notre pays est en train de devenir la Somalie, une Somalie aux portes de l'Europe. »
A Zinten, ce vendredi après la prière, le conseil des notables de la ville a décidé de publier un communiqué pour apporter son soutien, une fois n'est pas coutume, au gouvernement central. Il s'agit d'enrayer cette «seconde révolution» qui pourrait naître du mécontentement populaire et d'une contagion égyptienne, en ces temps de fièvre révolutionnaire où l'on a le regard vissé sur ses voisins. Mais dans la salle de réunion des cris s'élèvent, des portes claquent -:«Pourquoi ai-je été écarté? Pourquoi celui-ci est-il plus légitime que moi pour s'exprimer?» A l'échelle de la ville se joue donc la même partition qu'à l'échelle du pays. La scène en dit long: ils sont tous d'accord mais personne ne veut que son voisin s'exprime à sa place. Résultat, une bousculade de chefs tribaux et de notables qui prennent tous place sur la petite estrade pour lire leur communiqué de soutien. Parmi eux se trouve Osama al-Juwali, l'ex-ministre de la Défense du gouvernement transitoire de Libye. Assis aux côtés du chef de la puissante katiba Al-Qaqa de Zinten, Othman al-Molaiktah, il nous confie qu'il était contre l'intégration forcée des katiba au sein du ministère de la Défense: «Nous n'avons ni police ni armée mais une juxtaposition de «katiba» sous l'ombrelle du gouvernement. Il y a un an encore je vous a dit qu'une guerre civile en Libye était impossible, je n'en suis plus si sûr aujourd'hui. La faiblesse du gouvernement, les désordres régionaux, l'omniprésence des armes m'inquiètent... Que Dieu nous vienne en aide!»

SARA DANIEL

La Libye est le deuxième producteur de pétrole brut en Afrique après le Nigeria et devant l'Algérie. Mais la Libye dispose de la plus grande réserve de pétrole en Afrique, ses réserves sont estimées à 46,4 milliards de barils en 2011.

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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