Reportages Syrie

Icône : RSS

Assad peut-il encore gagner?


























ENTRE LES GROUPES REBELLES, C'EST LE CHACUN-POUR-SOI

Face à une opposition affaiblie par ses divisions politiques comme par les rivalités de ses mouvements armés, le régime estime que le temps joue en sa faveur. Et la communauté internationale reste paralysée




Dans la province d'Idlib, la région du nord de la Syrie sous le contrôle presque exclusif de l'opposition au régime de Bachar al-Assad, ils font flotter leurs drapeaux noirs. Combattants d'Al-Qaida, extrémistes religieux, ils se sont fait, petit à petit, une place à côté des combattants laïques de l'Armée syrienne libre (ASL). Parce qu'ils sont les plus riches, les mieux armés et les plus déterminés, il faut désormais composer avec eux. Comme à Saraqib où les tribunaux religieux rendent dorénavant la justice à côté des tribunaux traditionnels, malgré l'opposition du conseil municipal démocratiquement élu.

A Londres, il y a quelques jours, au cours d'une réunion qui rassemblait, au Foreign Off ce, plusieurs hommes politiques syriens, l'un des responsables du mouvement des Frères musulmans syriens, Ali al-Bayanouni, a reproché au représentant britannique auprès de l'opposition syrienne, Jon Wilks, de privilégier systématiquement l'ASL au détriment du groupe armé de son mouvement. A présent, l'opposition politique syrienne n'a plus l'apanage des querelles et des dissensions: le torchon brûle aussi entre les différents groupes armés, lancés dans la course aux financements. Les clivages entre militaires recoupent d'ailleurs ceux qui opposent les politiques entre eux: entre séculiers et religieux, comme entre ceux dont le commandement se trouve en Syrie et ceux qui sont dirigés de l'étranger.

« Sur le terrain, les groupes armés se multiplient mais les financements ne sont pas extensibles, explique Khaled Issa, du Comité national pour le Changement démocratique (CNCD), et les plus riches, bien sûr, sont les groupes salafistes qui reçoivent directement l'argent de l'Arabie saoudite et des centres de charité musulmans. » Issa raconte qu'il vient justement d'être contacté par le chef d'un groupe armé qui réclame un soutien financier. « Ce militaire m'a expliqué qu'il craignait que, faute d'argent, ses hommes n'aillent rejoindre les groupes les plus extrémistes ou même, pire, deviennent des bandits », dit-il. Signe de la tournure confessionnelle que commence à prendre la guerre civile, on trouve aujourd'hui des milices chrétiennes qui dépendent des Eglises d'Alep, des brigades druzes ou turkmènes dont chacune défend sa communauté et marque son territoire dans la perspective de l'après-Assad. Certaines milices concluent des pactes de non-agression, entre Kurdes et Druzes, par exemple, mais d'autres groupes sont en compétition ouverte et parfois violente.

Depuis que le Conseil national syrien (CNS) a échoué à mettre en place un conseil de défense chargé de chapeauter l'opposition armée et d'organiser son financement, la règle est celle du chacun-pour-soi. Certains groupes armés prennent leurs distances vis-à-vis de l'état-major de l'ASL réfugié en Turquie. Et pour éviter que le contrôle de l'ASL lui échappe, le général Riad al-Asaad vient de déplacer son centre de commandement dans les zones « libérées » à l'intérieur de la Syrie. C'est aussi pour y voir plus clair dans cette myriade de groupuscules armés que les Américains tentent de séparer le bon grain de l'ivraie fondamentaliste. Car l'administration Obama ne voudrait pas, comme le lui reprochent déjà les républicains, que les armes fournies à la rébellion par un canal ou un autre finissent par atterrir entre les mains des djihadistes. A commencer par ceux du Front Al-Nousra pour la Protection du Levant, un groupe affilié à Al-Qaida, mais dont il se dit qu'il est sans doute manipulé par le régime et qui a revendiqué les attentats meurtriers d'Alep en février dernier.

De son côté, l'opposition politique a toujours autant de difficultés à s'unir. Malgré l'engagement du gouvernement français d'une reconnaissance officielle, aucun conseil représentatif regroupant les différentes composantes n'a encore vu le jour. « Ils ne cessent de médire les uns des autres, s'agace un diplomate. Pourtant, on ne leur demande même pas de s'accorder sur un projet politique, juste d'élire un comité transitoire... »

Dernière manifestation symptomatique de ces divisions: la réunion des Amis de la Syrie au Caire le 3 juillet a fini, au sens propre, en bagarre générale. Délicieux spectacle pour les alliés du régime de Bachar al-Assad! L'opposition, loin de réunir ses forces, en est venue aux mains. Coups de poing échangés, chaises qui volent, femmes en larmes..., ce représentant kurde n'est pas près d'oublier la réunion censée sceller la réconciliation des frères ennemis de l'opposition, laïques et religieux, Kurdes et Arabes, partisans de la lutte armée et pacifistes. Pomme de discorde: la question de la reconnaissance du peuple kurde. Une idée impossible à accepter pour les Frères musulmans du Conseil, comme pour les représentants du gouvernement turc qui participent activement à toutes les réunions de l'opposition. « Nous voulions reprendre le slogan du congrès syrien de 1913: «La religion pour Dieu et la patrie pour tous», explique l'un des participants, mais le représentant des Frères musulmans a refusé en prétextant que c'était insulter le peuple de Syrie... »

De rage, Haytham al-Manaa, porte-parole du Comité national pour le Changement démocratique, organisation rivale du Conseil national syrien, a déchiré les documents qui devaient marquer la reconnaissance du peuple kurde et les prémices de sa réconciliation avec le Conseil. Résultat, les Etats-Unis ont pris leurs distances avec le CNS, que les Occidentaux considéraient jusqu'ici comme la structure la plus solide, en constatant qu'il restait dominé par les Frères musulmans, incapable de faire taire ses divisions pour élire une instance représentative et, surtout, sans grande influence sur la rébellion armée. Figure centrale du CNS depuis sa création, la chercheuse Bassma Kodmani, elle-même acculée à la démission, admet que le Conseil n'a pas su établir de véritables ponts avec l'opposition de l'intérieur. Elle décrit aussi une formation dominée par les Frères musulmans, dont la diaspora a fait fortune dans le Golfe et qui ne rendaient pas compte des contacts directs qu'ils nouaient avec l'opposition armée.

Faut-il en conclure que la Syrie d'après Bachar al-Assad sera forcément fondamentaliste? « Certainement pas, répond la chercheuse, mais si vous me demandez si les Frères musulmans, qui sont les plus déterminés d'entre nous, joueront un rôle important dans la Syrie de demain, oui, j'en suis sûre! » Pourtant, l'ancienne vice-présidente du CNS s'applique encore à défendre un Conseil qui ne serait pas, selon elle, tellement plus divisé que la communauté internationale elle-même. « Un jour, la France défend l'idée d'une zone d'exclusion aérienne, le lendemain, elle l'abandonne... C'est pourquoi les négociations diplomatiques entreprises depuis le début de la crise n'ont pas infléchi d'un iota le cours de la guerre sur le terrain! » Une analyse confirmée par ce diplomate qui déplore le manque de cohésion des Occidentaux: « D'un côté, il y a la France, qui soutient le Conseil national syrien, de l'autre, les Etats-Unis et les Britanniques, qui s'en méfient... » Bassma Kodmani raconte que, pendant des mois, elle a fait le tour du monde, parfois au rythme de deux pays par jour, car tout le monde voulait se rapprocher du CNS. « On nous répétait sur tous les tons: «Unissez-vous! Unissez-vous!» Mais s'unir pour quoi faire? s'interroge-t-elle aujourd'hui. Nous avons perdu neuf mois à chercher une solution arabe qui s'est soldée par un échec. Puis on nous a dit que la situation humanitaire allait entraîner une réaction et dénouer la crise. Aujourd'hui, avec 2,5 millions de personnes déplacées, rien n'a bougé, et la Syrie continue de se décomposer... »

Les pays arabes ont aussi de sérieuses divergences sur le dossier syrien. Les Etats du Golfe, par exemple, qui voient surtout dans la crise syrienne un moyen d'affaiblir les Iraniens, arment les groupes les plus fondamentalistes sans se soucier des souffrances de la population civile, victime des représailles du régime de Damas. Tandis que la Jordanie, elle, refuse que des armes transitent par son territoire par crainte de voir les extrémistes qui se battent en Syrie se retourner bientôt contre le royaume hachémite.

Même la Russie, principal soutien du régime de Bachar al-Assad, semble à son tour gagnée par les divisions. L'ambassadeur russe à l'ONU a l'air de plus en plus désolé chaque fois qu'il doit opposer son veto aux résolutions du Conseil de Sécurité. Vladimir Poutine semble terrifié par la montée de l'islam qu'il entend gronder à ses portes. Et Mikhaïl Bodganov, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, appelle à un « Taëf syrien », du nom de l'accord qui avait mis fin à la guerre du Liban en confortant les fractures confessionnelles du pays et en le plaçant sous la tutelle de la Syrie. Des accords comparables - malgré l'évidente nocivité qu'avaient eue ceux de Taëf au Liban - pourraient, selon Bassma Kodmani, obtenir l'aval du gouvernement syrien: « Si le régime parvient à préserver sur une portion du territoire l'appareil sécuritaire qui le maintient en vie, il pourra considérer cela comme une victoire. » Selon un diplomate en contact avec le président syrien et son entourage, « pour l'instant, le régime considère qu'il va gagner et, malheureusement, je ne suis pas sûr qu'il ait complètement tort ». Et cet expert des dictatures arabes estime, au contraire de l'opposition qui croit à un effondrement du pouvoir, que la guerre peut continuer pendant des mois. Et que la majorité silencieuse du pays, bien qu'épuisée par un confit qui a déjà fait entre 20 000 et 30 000 morts, reste indécise. Mais quelle que soit la durée de la guerre, Bassma Kodmani met en garde la communauté internationale: « Le monde a regardé, impuissant, la Syrie s'enfoncer dans le chaos, mais il devra gérer l'après-Assad, et envoyer des casques bleus pour contenir la crise régionale. Car la Syrie ne fera pas l'économie du pire. » Sur ce point, il semble que tout le monde, pour une fois, soit d'accord.




SARA DANIEL

Partager cet article

A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
En savoir plus


Articles relatifs