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Des hélicoptères contre Kadhafi

UN PAS VERS UNE INTERVENTION AU SOL?
Des hélicoptères contre Kadhafi
Les Gazelle françaises et les Apache britanniques, bientôt déployés en Libye, permettront des frappes plus précises. Mais seront très exposés aux tirs de lance-roquettes

Alors que les bombardements de l'Otan s'intensifient sur Tripoli et que l'Union européenne a élevé le Conseil national de Transition de Benghazi au rang d'« interlocuteur politique clé représentant les aspirations du peuple libyen », une étape décisive de la guerre menée par l'Otan contre les forces du colonel Kadhafi vient d'être franchie. En décidant d'envoyer en Libye des hélicoptères de combat pour mener des « opérations plus précises », la France et la Grande-Bretagne se rapprochent inexorablement d'une intervention au sol, pourtant proscrite par la résolution de l'ONU qui a autorisé les frappes.
Officiellement la stratégie n'a pas changé et Alain Juppé a justifié cette décision par la nécessité d'« accentuer la pression militaire sur le régime de Kadhafi ». Mais tous les analystes militaires le savent, l'utilisation d'hélicoptères risque de déboucher sur un engagement au sol: ces appareils, une douzaine de Tigre et de Gazelle antichars français et des Apache britanniques, conçus pour détruire des véhicules, volent à basse altitude. Ils sont donc plus vulnérables que les avions qui ne descendent pas en dessous de 5 000 mètres. D'ailleurs, des hélicoptères permettant de récupérer au sol un équipage abattu feront aussi partie du dispositif.
Depuis plusieurs semaines, l'état-major de l'opération alliée Protecteur unifié suggérait le recours à de tels appareils, plus précis que les avions et capables de rotations rapides. Mais ils sont aussi des cibles de choix pour les lance-roquettes dont dispose l'armée de Kadhafi. Tous les stratèges ne peuvent s'empêcher de penser au drame de Mogadiscio, en 1993, au cours duquel un lance-roquettes soviétique avait réussi à abattre un Black Hawk des forces spéciales américaines. L'opération, terriblement meurtrière, qui avait suivi afin de récupérer l'équipage avait incité les Etats-Unis à se retirer de Somalie.
Deux mois après avoir donné le coup d'envoi des bombardements alliés, c'est encore une fois la France qui a convaincu son allié britannique de cet engagement militaire supplémentaire en Libye. A l'Otan comme à Paris, on a remarqué que l'intensification récente des bombardements sur Tripoli avait accéléré le rythme des défections. C'est sans doute aussi cet effet psychologique qui est recherché par l'annonce de l'arrivée des hélicoptères français. « Des défections, il y en a désormais tous les jours et nous ne voulons en rater aucune », a reconnu Alain Juppé. Cette décision s'explique aussi par les impératifs du calendrier: le mandat libyen de l'Otan, d'une durée de quatre-vingt-dix jours, s'achèvera fin juin. Les alliés sont donc pressés d'enregistrer des succès d'ici là pour qu'il puisse être reconduit. D'autant que de plus en plus de voix s'élèvent pour mettre en garde contre les risques d'enlisement en Libye: alors que Tripoli a été lourdement bombardé au cours des deux semaines passées et que la flotte de l'armée du colonel Kadhafi a été presque entièrement coulée, il se trouve encore des gens pour manifester leur soutien au colonel tandis que les insurgés à l'est sont toujours bloqués sur la route entre Ajdabiya et Brega.
En Grande-Bretagne, où le débat qui entoure l'intervention en Libye est beaucoup plus animé qu'en France, les analystes mettent en garde contre le coût exorbitant de l'opération. Au sein de la coalition, Londres assume déjà l'effort de guerre principal avec 1 300 vols d'avion et 25 % des frappes (suivi par les Français avec 1 200 sorties d'avion). Le ministère de la Défense britannique estime que l'opération militaire durera environ six mois et coûtera 400 millions de livres, tandis que des experts militaires évaluent plutôt la note à 1 milliard de livres (le ministère de la Défense français ne divulgue aucun montant). D'où des critiques de plus en plus vives émanant de l'état-major britannique. Récemment un amiral à la retraite, Chris Parry, ancien directeur des opérations tactiques au ministère de la Défense, a comparé la guerre en Libye à celles d'Irak et d'Afghanistan, et déploré « une opération au but ambigu... menée à la hâte et dont nous nous repentirons... lorsque le pays tombera dans l'anarchie ».
Au sein du ministère de la Défense britannique, il se trouve de plus en plus de militaires pour réclamer l'engagement de la force d'intervention spéciale de la Royal Navy postée aujourd'hui au large de Chypre. Selon certain membres de l'état-major britannique, cela permettrait d'exercer une pression supplémentaire sur Kadhafi et, en cas de nécessité, de déployer un petit contingent d'hommes au sol. Une option jugée pour l'instant inacceptable par la communauté internationale, mais qui, selon l'ex-amiral, deviendrait inévitable si la Libye sombrait dans le chaos.

SARA DANIEL

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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