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Kasserine : l'heure des comptes

Dans cette ville aux cinquante morts, les victimes du «système Ben Ali» prennent maintenant la parole. Et la liste des personnes recherchées circule...

De notre envoyée spéciale


A contre-coeur, ils ont repris le chemin de Kasserine. Depuis le départ de Ben Ali, Hamzaoui, un agriculteur reconverti dans la sculpture sur bois, et ses amis campaient sur la place de la Kasbah. Ils voulaient obtenir la démission de tous les ministres de «l'ancien régime». Ils affirmaient qu'ils ne laisseraient personne confisquer «leur » révolution, celle des sans-grade, des déshérités de cette région du Sahel où tout avait commencé. Ne sont-ils pas ceux qui ont payé le plus lourd tribut à la liberté? A Kasserine, cette ville dont beaucoup de Tunisiens du Nord avouent aujourd'hui avec mauvaise conscience n'avoir jamais entendu parler avant les « événements », il y a eu plus de 50 morts. Mais après avoir obtenu la démission de quatre anciens ministres, les révoltés de la Kasbah ont été délogés par les gaz lacrymogènes d'une police qui a repris du service. Et malgré leur fureur, le Premier ministre de Ben Ali, Mohamed Ghannouchi est resté en place. «S'ils essaient de nous tromper, nous reviendrons», jure Hamzaoui sur la route qui le ramène chez lui.

A Kasserine, comme après toutes les révolutions, c'est l'heure des règlements de comptes et des purges. Il faut savoir avec qui se montrer. A qui ne pas serrer la main. Il y a les résistants de la dernière heure qui crient plus fort que les autres contre l'ancien régime, ceux qui retournent tranquillement leur veste. Et puis il y a les miliciens de la police secrète qui pratiquent la politique de la terre brulée, vandalisent les écoles et les hangars: ils savent qu'ici, dans la ville des laissés-pourcompte de la croissance tunisienne, qui compte les taux de chômage, de prisonniers, de suicides et de divorces les plus élevés du pays, on ne leur pardonnera pas.

Moncef, le propriétaire d'une usine de carrelage, a glissé dans sa poche une liste de 21 personnes recherchées par la population de Kasserine. Y figurent le maire, le gouverneur et les chefs de la police politique, mais surtout les personnages les plus haïs du système Ben Ali, les Omdas - ces agents du gouvernement qui exigeaient de l'argent en échange d'une place à l'hôpital ou d'un emploi. Et puis il y a le représentant de « l a famille», Griri Ali, celui a qui les Trabelsi avaient accordé le monopole de la contrebande avec l'Algérie, toute proche, contre un pourcentage. Directement victime de la colère populaire, Griri Ali panse ses blessures à l'hôpital, sous bonne garde, avant de rendre des comptes à la justice.

Tout le monde a son histoire à raconter, qui brosse à petites touches le tableau du système mafieux et kafkaïen qui, loin des usines à touristes d'Hammamet ou de Nabeul, a gangrené jusqu'au plus petit village de Tunisie. Il y a ce propriétaire d'un hammam qui a dû fermer boutique parce qu'il n'arrivait pas à faire un don de 5 000 dinars à la caisse de solidarité géré directement par Ben Ali. Il y a ce chef de service à l'hôpital qui a osé mettre en cause une décision du président et dont les propos ont été enregistrés par un de ses collègues avec son téléphone portable, non par orthodoxie idéologique mais parce qu'il voulait prendre sa place. Et puis il y a Abdelkader, un instituteur, accusé d'appartenir à un mouvement islamiste parce qu'il allait trop souvent à la mosquée et qui, depuis sa sortie de prison en 1990, doit signer une feuille de présence tous les jours à deux postes de police distants de 160 kilomètres l'un de l'autre...

Dans la cité de Zoor, un des quartiers les plus pauvres de Kasserine, Afaf Idoudi, 17 ans, reçoit allongée dans une petite pièce plongée dans la pénombre. Pendant la révolution, elle a reçu une balle dans la jambe alors qu'elle suivait l'enterrement d'un de ses jeunes voisins, tué d'une balle dans la tête par un tireur d'élite. Quand elle a dit au Omda qu'elle n'avait pas d'argent à lui donner contre cet emploi de serveuse payé 70 euros par mois, il lui a conseillé d'emprunter... A son chevet, son frère Bilal, qui n'a le droit, lui, que de travailler un mois par an à l'hôtel Yasmine Beach d'Hammamet parce qu'il fréquente trop la mosquée. Juste après la démocratie, c'est la liberté de culte que revendique aujourd'hui cette jeunesse déshéritée de Kasserine. Tous racontent les harcèlements qu'ils ont subis parce qu'ils ont choisi envers et contre tout de porter le hidjab ou la barbe. «Sous Ben Ali, la religion était notre seul espace de liberté», explique Bilal qui votera pour Ennahda, le parti islamiste, aux prochaines élections.

Dans ses nouveaux bureaux, Ahmed Néjib Chebbi, le ministre du Développement régional, que l'on présente comme l'un des possibles futurs présidents de la Tunisie, sait que l'avenir démocratique de son pays se joue là, dans cette jeunesse déshéritée de Tala, de Sidi Bouzid ou de Kasserine qui, par frustration, s'est réfugiée dans la religion. «Si nous n'arrivons pas à répondre aux besoins sociaux des gens, nous allons sauter et Dieu sait qui gagnera alors... La Tunisie, pionnière et vitrine de ce mouvement de démocra tisa tion du monde arabe, a besoin de 5 à 10 milliards de dollars pour faire face à ses défis... Aidez-nous!»

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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