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Iran: comment ils ont caché les morts

Comment ils ont caché les morts Comment ils ont caché les morts
Je suis un médecin iranien. Une partie des blessés et des morts qui ont réf suite de la vague de protestation ont été amenés dans l'hôpital public de Téhéran où je travaille. Les autorités affirment que le chiffre officiel des morts est de 20, mais, selon les chiffres que j'ai pu collecter, le seul hôpital Khomeini a reçu, dès le «lundi noir» (15 juin), 38 corps. Tandis qu'à l'hôpital Akram-Rasoul, situé près de l'université de Téhéran, on a dénombré 26 blessés par balle et 10 morts. Les observations médicales indiquent que dans certains cas les balles sont entrées par l'hypogastre et ressorties par la cuisse, ce qui signifie qu'elles ont été tirées d'en haut, vraisemblablement par un sniper juché sur un toit.

Deux femmes enceintes figurent parmi les victimes: l'une, qui a eu la rate explosée, a pu s'en sortir. L'autre a été tuée par balle. Les autorités ont prétendu que sa photo avait circulé sur internet et qu'elle avait été tuée dans un autre pays, mais c'est bien à Téhéran qu'elle est morte. Un de mes collègues m'a parlé de 6 cadavres retrouvés à Shahriar, à la périphérie de la capitale. Leur crâne avait été ouvert, peut-être pour récupérer la balle afin d'effacer la trace du crime.

Les chefs de service des hôpitaux ont reçu l'ordre de dire que les personnes déjà mortes dont les corps ont été transportés dans leurs unités de soins «sont décédées de suites opératoires». Mais de nombreux médecins ont protesté. Certains ont refusé de mentir, d'autres n'ont pas voulu voir leur dossier entaché par des erreurs médicales de cette ampleur: dix personnes opérées, dix morts! Il était un peu naïf de la part des bassidjis, les miliciens, de croire que des médecins allaient accepter d'assumer ces mensonges. Dans plusieurs hôpitaux - dont Akram-Rasoul et ImamKhomeini -, les médecins ont organisé des sitin de protestation. Mais à la télévision d'Etat on a raconté que nous faisions grève pour obtenir des augmentations de salaire.

Au début de la révolte, les miliciens, qui avaient l'air dépassés par les événements, ont même empêché certains hôpitaux d'accueillir les blessés. Ils ont tabassé les portiers des hôpitaux qui n'obéissaient pas à leurs ordres. C'était honteux et absurde, car il y avait aussi des partisans d'Ahmadinejad parmi les victimes. Mon cousin a vu un bassidj se faire tuer sous ses yeux au cours d'une manifestation. Puis ils se sont organisés en remplaçant les employés du service des admissions par des hommes à eux, afin de relever l'identité des blessés. C'est pourquoi, quand nous le pouvions, nous prenions le moins de renseignements possible sur ces derniers en leur attribuant simplement un numéro.

Je ne m'attendais pas à une révolte d'une telle ampleur. Personnellement, je pensais qu'Ahmadinejad allait gagner l'élection. Parce qu'il avait visité les coins les plus reculés des provinces pendant la campagne. Parce qu'il avait aboli les privilèges de l'ancienne classe dirigeante et que beaucoup n'avaient pas réalisé qu'il s'était contenté de remplacer une nomenklatura par une autre.

La peur qui isole

Dans ma famille, il y a des gens qui ont voté pour Ahmadinejad. Ils me disent que les médias occidentaux font d'une petite protestation une révolution. Comment savoir? Comment démêler le vrai du faux, évaluer le nombre de partisans du président dans un système où il faut prétendre être pro-Ahmadinejad pour conserver son emploi ou son logement?

En Iran, la peur finit par vous isoler et l'on finit par douter de ce que l'on a vu de ses propres yeux. Surtout lorsqu'on regarde la télévision d'Etat, qui travestit tellement la réalité. Quand j'ai entendu le slogan «vive le Guide» répondre un soir aux «Allah akbar» de plus en plus faibles des partisans de Moussavi, je me suis demandé si nous n'avions pas rêvé ce mouvement... Mais ce n'est pas la question essentielle. Peut-être le président a-t-il remporté cette élection, mais son éventuelle victoire ne justifie pas cette barbarie. Ces certificats post mortem trafiqués, ces corps charcutés pour en extraire les balles, et l'interdiction de soigner certains patients: en tant que médecin, c'est cela qui me révolte.

Propos recueillis par SARA DANIEL

Sara DANIEL

Tous droits réservés : Le Nouvel Observateur

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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