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Pakistan : la semaine de tous les dangers

Ils sont quelques milliers rassemblés dans les rues du centre de Karachi pour soutenir le candidat du Muttahida Quami Movement (MQM), principal parti de la ville et l'un des seuls qui osent encore afficher leur alliance avec le président Musharraf. Quelques milliers seulement dans une cité de 18 millions d'âmes qui enfle à raison d'un million d'habitants supplémentaire tous les trois ans, autant dire une misère. Est-ce parce que les dés sont jetés dans cette ville où le MQM est déjà assuré de remporter la majorité ? Ou bien les militants ont-ils été découragés par les attentats, les règlements de comptes qui ont ponctué la campagne électorale, les portiques détecteurs de métaux, les fouilles et les agents de sécurité armés jusqu'aux dents qui hurlent des consignes ? Les candidats MQM de Karachi s'époumonent devant des chaises souvent vides. Pendant que les corbeaux et les rapaces, attirés par les tonnes d'ordures et les mares nauséabondes qui fuient des tuyaux éventrés des égouts de la ville-tumeur, tournoient audessus de ces modestes rassemblements comme un mauvais présage.

Dans cette ville-Etat sous tension où les conflits entre les nombreuses ethnies et les partis qui les représentent dégénèrent régulièrement en rixes sanglantes, et où l'annonce de l'assassinat de Benazir Bhutto a provoqué des émeutes, des pillages et des dizaines de morts, on anticipe le pire quel que soit le résultat des élections du 18 février. Ici comme dans tout le pays, la haine de Musharraf est devenue telle que la majorité des habitants le soupçonnent d'être responsable de la mort de celle qui, malgré ses imperfections, a incarné un court instant l'espoir d'une révolution démocratique au Pakistan.

Dans le centre de Karachi, au siège d'Aaj TV, Muhammad Abid Azad, 35 ans, coordonne une équipe de 200 journalistes qui couvrent les élections : «Quand on vit à Karachi, rien n'est sûr , soupire-t-il avec philosophie, on ne sait pas quand il y aura de l'électricité ni si on ne va pas se faire assassiner dans la rue.» Dans une des villes au taux de criminalité le plus élevé du monde, où l'on voit tous les jours sur les trottoirs des cadavres que personne ne réclame, ce ne sont pourtant pas des criminels que Abid a peur mais des partisans du MQM. Le 12 mai 2007, les militants du parti ont assiégé la chaîne Aaj et tiré sur ses journalistes parce qu'ils avaient filmé les échanges de coups de feu entre les militants du PPP, le parti de Benazir Bhutto, et le MQM, auquel le gouvernement aurait, selon le journaliste, fourni des armes.

Alors Abid ne votera pas. Il ne croit pas aux élections organisées par le président Musharraf. A l'entendre, les reporters de la chaîne envoyés dans tout le pays rapportent d'innombrables affaires de pots-de-vin, de voix achetées, de remises d'impôts promises par le parti gouvernemental. Il décrit un système où les voix des soldats qui votent dans leur garnison permettront au pouvoir de rétablir les situations périlleuses dans les circonscriptions où la victoire se joue à quelques centaines de bulletins. Et comment parler de démocratie dans un pays où la loi tribale prévaut dans les campagnes ? «Les chefs de clan décident des mariages, ils ont des prisons privées, alors, la liberté de vote...»

Mais le gouvernement en place prendra-t-il le risque de trafiquer le résultat des élections ? Ne choisira-t-il pas plutôt d'écouter les mises en garde qui remontent de toutes parts ? Les chefs des deux principaux partis, le PPP et le parti (PML-N) de Nawaz Sharif, que tous les sondages donnent vainqueurs, ont prévenu ce que l'on appelle pudiquement «l'establishment», c'est-à-dire le gouvernement du président Musharraf, les généraux et les services secrets, que le truquage des élections conduirait à la guerre civile. Or un sondage montre que 79% des Pakistanais considéreraient que les élections sont truquées si le parti du président Musharraf arrivait en tête. Pour le président, il devient donc aussi risqué de falsifier le résultat des élections que d'accepter une défaite historique. D'autant qu'en cas de victoire le PPP n'envisagerait plus de gouverner avec le parti de Musharraf, mais avec celui de Nawaz Sharif et un groupe d'indépendants. Et tandis que le président affiche publiquement sa confiance, les échos qui filtrent de son QG de campagne révèlent une inquiétude croissante. «Quels que soient les résultats, ils seront problématiques» , confiait récemment un membre des services secrets à Syed Talat Hussain, fin observateur de la vie politique pakistanaise.

Farooq Sattar, l'ex-maire de Karachi et chef du groupe parlementaire MQM à l'Assemblée nationale, est une figure historique de ce parti qui représente les Mohajirs, les musulmans nés en Inde, la plus importante communauté de Karachi, dont est issu le président Musharraf. Au siège du parti, protégé comme une forteresse, il prédit avec franchise une fraude électorale mineure qui toucherait moins de 10% des circonscriptions. Il rappelle que son parti est le seul à s'appuyer sur la classe moyenne et, ce qui n'est pas faux, le seul aussi qui dénonce le système féodal des grands propriétaires terriens du Sind. Mais sa tiédeur envers le président est un indicateur supplémentaire de la situation critique dans laquelle se trouve Musharraf. Sattar rappelle ainsi que son alliance avec le pouvoir est très circonstancielle et que le régime qu'il appelle de ses voeux est un Etat démocratique débarrassé de l'intervention de l'armée et des «agences», les services secrets, dont, à l'écouter, on perçoit les effets à tous les niveaux de la vie politique. «Si le PPP a le courage de rompre avec tous ces petits accommodements et d'en finir avec ces relations incestueuses, alors nous le soutiendrons.» Drôle de manifeste pour un allié supposé du pouvoir en place...

Comme toujours au Pakistan, la clé de l'après-18 février sera l'attitude de l'armée. Et là aussi des fissures sont apparues. Une centaine d'ex-haut gradés, généraux de l'armée de l'air et officiers de la marine, ont signé une déclaration demandant à Pervez Musharraf de démissionner avec dignité. L'armée pakistanaise continuera-t-elle de soutenir le président Musharraf si la crise politique s'envenime après la proclamation du résultat des élections ? Déjà, le nouveau général en chef, Ashfaq Kiyani, a fermement assuré qu'elle ne prendrait aucune part aux élections. Il a aussi engagé le retrait d'officiers qui servaient dans des institutions civiles. Il s'agit, bien sûr, de redorer le blason d'une institution détestée parce que trop compromise avec le pouvoir. Le général Kiyani veut se consacrer à la lutte contre le terrorisme et contre les talibans à la frontière afghane. Il a un besoin impératif du soutien de la population, qui, comme le montrent tous les sondages, a peur de la montée des extrémistes mais émet des réserves sur les méthodes employées pour les combattre. De nombreux militaires ont conscience que l'armée doit se recentrer sur son métier d'origine : la guerre. Comme l'a regretté un amiral à la retraite, Muhammad Sharif, l'implication de l'armée pakistanaise dans la vie économique et politique a fait des soldats des «combattants à mi-temps» . Une armée qui paraît assez impuissante face à l'offensive des extrémistes talibans décidés à déstabiliser durablement les zones frontalières entre l'Afghanistan et le Pakistan, ce Pachtounistan, place forte de l'état-major d'Al-Qaida.





Sara Daniel





La révolte des hommes de loi



Elections ou pas, le mouvement de protestation des juges pakistanais ne faiblit pas. Ils manifestent pour obtenir la réintégration de la soixantaine de magistrats renvoyés par le pouvoir après avoir refusé de prêter serment au président pendant l'état d'urgence. Abrar Hasan, président de l'Association des Avocats de la Haute Cour de Karachi, explique que les avocats qui avaient d'abord appelé au boycott des élections se sont ravisés mais font des pressions sur les partis pour que la réintégration des juges devienne une priorité. «Nous avons l'habitude des cycles de la vie politique pakistanaise. La Constitution a été suspendue à quatre reprises et à chaque fois nous, les avocats, nous avons protesté , rappelle-t-il. Au Pakistan, qui n'est pas un pays avec une armée mais une armée avec un pays, rien ne change. Vous verrez : le nouveau Premier ministre gouvernera avec le chef des armées, et l'opportunisme et la corruption permettront à la classe dirigeante de continuer à s'enrichir... Mais nous, nous continuerons à protester et à réclamer un Etat de droit !»





Le Général Kiyani, joker de Washington



C'est le nouvel enfant chéri des Américains au Pakistan. Le général Kiyani a été formé à Fort Leavenworth, au Kansas. Aujourd'hui, c'est sur lui que les Américains comptent pour accomplir la tâche herculéenne de réformer l'armée du Pakistan et d'empêcher le pays de sombrer dans le chaos. Le général s'est engagé à démilitariser la société pakistanaise. Tout contact pris désormais entre un officier ou un membre des services secrets et un politicien est passible de renvoi. Kiyani est aussi décidé à encourager l'armée à moraliser ses rapports avec le monde des affaires pakistanais : il a suggéré à l'armée de rendre à l'Etat deux grandes entreprises qu'elle contrôle, et des biens immobiliers. Les défis auxquels il aura à faire face sont considérables : lutter contre la guérilla des talibans avec une armée plus habituée à mener une guerre conventionnelle contre son ennemi indien, et expurger des services de renseignement les officiers qui ont encore des liens privilégiés avec les djihadistes, sous l'oeil vigilant et impatient de l'état-major américain.

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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