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Résister aux Talibans ? A quoi bon ?

Alors que l'Otan a pris lundi la relève des Etats-Unis au commandement des opérations militaires internationales dans le sud de l'Afghanistan , les « étudiants en religion » sont de plus en plus actifs dans un pays toujours rongé par la corruption, le trafic de drogue et les rivalités entre seigneurs de la guerre...



Bien que ses élèves soient en vacances d'été, Nazirullah, le principal de la section des filles de l'école primaire de Mashakrel, est revenu dans sa classe pour consigner les résultats des examens de fin d'année. Accroupi à même le sol au milieu des papiers brûlés et des murs noircis, il s'applique à reporter les notes. Il y a deux mois, des hommes masqués sympathisants des talibans ont mis le feu à cette école qui accueille 760 enfants, des garçons le matin, des filles l'après-midi. Ils ont brisé les vitres, arraché les portes et les tableaux noirs puis mis le feu aux bâtiments. Sur le sol, on a retrouvé des tracts de mise en garde : les talibans pyromanes promettaient de défigurer les professeurs qui continueraient à faire la classe aux filles.



L'inquiétant, c'est que cette école brûlée ne se trouve pas dans l'une des provinces du Sud où les insurgés ont pu renforcer leur présence, et où l'armée américaine a déclenché contre eux l'opération Tempête de la Montagne. Cette cible des « étudiants en religion » se trouve dans la vallée fertile de la province du Laghman, à moins de trois heures de voiture à l'est de Kaboul. Elle fait partie des trois cents écoles qui, dans les six derniers mois, ont été attaquées par les talibans. Car même s'ils ont été chassés du pouvoir à Kaboul, les intégristes sont manifestement restés fidèles à leurs obsessions rétrogrades, parmi lesquelles l'interdiction de l'éducation des filles. A Mashakrel, deux mois après l'attaque, rien n'a été réparé. Aucun livre n'a été remplacé, et les élèves ont dû finir l'année au milieu des gravats calcinés. Quant à la police, elle a renoncé à garder les bâtiments : «Nous ne sommes plus en sécurité dans ce village, soupire Nazirullah. Et malheureusement, le gouvernement de l'Afghanistan est dans le même état que notre école!»



L'année dernière, les Afghans essayaient encore de résister contre les incursions des barbus à mobylette. A Spin Boldak, à la frontière pakistanaise, les habitants avaient pris les armes contre les talibans qui avaient occupé des bâtiments administratifs. Selon Ahmed Nader Nadery, représentant de la commission afghane des Droits de l'Homme, un tel cas de figure ne pourrait pas se reproduire aujourd'hui. «Se battre pour défendre quoi ? s'interroge-t-il. Un sondage réalisé dans vingt-neuf provinces a montré que, en cas de problème, aucun des habitants n'irait chercher de l'aide auprès des autorités locales. Gangrené par la corruption, l'Etat afghan ne rassure plus personne...»



Il y a quelques mois, après le succès des élections législatives, la communauté internationale espérait que l'Afghanistan pourrait devenir un modèle de construction d'un Etat moderne. Aujourd'hui, malgré la présence de 27% de femmes au Parlement, les fonctionnaires étrangers présents à Kaboul dressent un sombre bilan de leur action. Et se demandent quelles erreurs ils ont bien pu commettre... Les talibans se réinstallent dans le sud du pays. Le président Hamid Karzaï s'est cru obligé, pour faire obstacle à leur avancée, de faire appel aux seigneurs de la guerre, dont les rivalités sanglantes ont conduit au régime des mollahs. Les troupes internationales sont en butte à l'hostilité de la population et sont la cible d'attentats de plus en plus fréquents. En fait, depuis les émeutes du 29 mai qui ont fait dix-sept morts à Kaboul, le divorce est consommé entre le président Karzaï et la communauté internationale.



Ancien ministre du Plan et député, Ramazan Bachardoust a planté au beau milieu de Share-e-Naw, le grand jardin public de Kaboul, ce qu'il a appelé la « Tente de la nation ». Ce Hazara, qui a fait ses études en France, est l'un des membres les plus virulents de l'opposition. La dégradation de la situation en Afghanistan l'exaspère : « Pour la première fois de leur histoire, les Afghans ont accueilli les étrangers avec le sourire. Notre pays aurait pu être un trait d'union entre les musulmans et les chrétiens, mais nous avons bousillé cette chance! » Ecoeuré par la corruption qui, à l'écouter, gangrène tout le gouvernement et beaucoup d'ONG, il a démissionné de son poste de ministre : «Même la commission contre la corruption est corrompue... » Selon lui, on ne peut pas obtenir la plus petite attestation, en Afghanistan , sans verser un « pourboire » aux fonctionnaires : «Les Afghans n'attendent rien de ce gouvernement. Mais chaque jour ils entendent à la radio que différents pays nous donnent des millions et des millions de dollars. Et ils ne voient pas où va cet argent : 80% des Kaboulis n'ont toujours pas l'électricité, et l'on meurt de soif dans presque tout le pays!»



Pourtant, Hamid Karzaï, continue de trouver grâce à ses yeux. L'élu décrit son président comme un «hommebien» mais prisonnier de son analyse : «J'étais très proche de lui quand j'étais au gouvernement.Il pense que s'il s'attaque à un ministre qui est proche d'un seigneur de la guerre, celui-ci mettra l'Afghanistan à feu et à sang. Et que la guerre civile recommencera. Alors il joue les Machiavel et, pendant ce temps, les seigneurs de la guerre passent des alliances avec les talibans...»



Sous la tente de Bachardoust, entre les sonneries musicales assourdissantes des portables, on entend les doléances des dizaines d'Afghans qui se succèdent auprès de leur député favori. Dans leur shalwar khamiz couleur sable, coiffés de longhis bleu et beige, deux chefs de tribus de la province de Ghazni, où les talibans confortent leur présence, s'approchent du bureau du politicien. L'un est professeur d'école, l'autre membre du conseil municipal. Ils n'osent même pas dire leur nom par peur d'éventuelles représailles. A mi-voix, tous deux, dressent un tableau inquiétant de la situation dans la province de Ghazni.



Selon les deux hommes, il y a quelques jours, les sympathisants du régime des talibans ont parcouru les rues de six villages du district de Karabah avec des haut-parleurs, menaçant de mort tous ceux qui coopéreraient avec le gouvernement afghan. Depuis trois mois, les talibans se sont enhardis, et ces « visites » se font à visage découvert. Les habitants du village ont donc pu reconnaître ces talibans qui ont même établi leur quartier général dans une mosquée. Pourtant, personne ne les a dénoncés. Pourquoi l'aurait-on fait ? La dernière fois que des villageois ont désigné les responsables d'un attentat, les coupables ont été relâchés aussitôt après avoir versé de l'argent au chef de la police du district. D'ailleurs les « gens de Kaboul » sont aussi redoutés, ici, que les talibans. Les « hommes du gouverneur », se servent dans les magasins, chez le pompiste et s'indignent lorsqu'on leur demande de payer. Lorsque les commerçants protestent, les protégés des seigneurs de guerre menacent de les dénoncer aux Américains comme membres d'Al-Qaida... Quant aux Américains, ils viennent, font des promesses puis disparaissent : «S'ils ne peuvent garantir notre sécurité, pourquoi perdent-ils leur temps? s'interroge l'élu du Karabah. Qu'ils laissent les talibans revenir! »



Pour Bachardoust, les gens du district sont de plus en plus nombreux à regretter l'époque où il y avait un système judiciaire fort et sans corruption. Si les habitants de la province de Ghazni hésitent encore à rallier les talibans, estime-t-il, ce n'est pas par conviction mais parce que prendre parti pour eux ou pour le gouvernement leur semble également risqué. «Pourtant, si rien ne change, nous, les autorités locales, nous devrons leur céder la place ». L'instituteur, quant à lui, est déjà allé négocier avec les talibans. Pour garantir la sécurité de son école, il s'est engagé à ne pas y accueillir de filles...



La situation décrite par les deux chefs de tribu de Ghazni est un schéma récurrent dans le Sud, selon ce fonctionnaire international qui a préféré rester anonyme : «Un groupe ou une tribu est désigné aux Américains comme étant des membres d'Al-Qaida par une autre qui veut s'approprier ses revenus (corruption, trafic de drogue). Les Américains arrivent, arrêtent les vieux, emprisonnent à tort et à travers. Et les populations sont poussées dans les bras des talibans. Dans l'Oruzgan [un des Etats du Sud], c'est nous, les Occidentaux, qui leur avons donné le pouvoir!» A l'écouter, depuis plusieurs semaines, la communauté internationale est effondrée : « Nous avons essayé d'imposer un Etat de droit, et nous avons été digérés par les prédateurs tribaux. »



Et puis il y a la question du réarmement des milices, à propos duquel le président Karzaï a été interpellé par les ambassadeurs en poste à Kaboul. Car pour les diplomates, leur désarmement était le baromètre de la progression de l'Etat de droit en Afghanistan . «En substance, il leur a répondu qu'ils n'y connaissaient rien. Que la police et l'armée n'étaient pas prêtes contre les talibans, et que seules les milices tribales pourraient faire l'affaire... » En conséquence, les tribus du nord de l'Afghanistan refusent à leur tour de rendre leurs armes. «Ils nous disent : «Vous réarmez les Pachtounes qui, à la première occasion, rejoindront les talibans, et vous nous empêcheriez de nous défendre?»»



Autre point de friction entre la communauté internationale et le président afghan : la question de la réforme de la police. Tout le monde, en Afghanistan , se plaint de ces fonctionnaires violents au comportement maffieux, cheville ouvrière de la corruption. Dès que l'on sort de Kaboul, on les voit sur les routes, aux check-points, prélever leur «taxe » sur les automobilistes. Car, dans cette économie de prédation qui survit en Afghanistan , le poste de chef de la police, même de la police locale, est un centre de pouvoir crucial qui s'achète une fortune... « Nous avons beaucoup travaillé sur la nouvelle liste de policiers pour en expurger les salauds. Mais Karzaï s'est assis sur notre travail. Il a écarté les bons et a promu les pires, les violeurs et les criminels de guerre », se désespère un diplomate occidental.



Au rang des nominations contestées, celle du chef de la police de Kaboul, Amanullah Guzar, un Tadjik accusé, entre autres, d'avoir participé à l'enlèvement de trois personnes qui travaillaient pour l'ONU en 2004... Certains le soupçonnent même d'avoir envenimé les manifestations du 29 mai : « Il voulait montrer à Karzaï qui était le maître », analyse le diplomate. Cette nomination pour le moins surprenante a eu lieu le soir des émeutes du 29 mai. Ce jour-là, après un accident de la route causé par un véhicule de l'armée américaine, la foule a fini par s'en prendre aux institutions de la communauté internationale et aux ONG. «Vous savez, Karzaï est l'homme le plus seul du palais, explique Shoukria Barakzai, 35 ans, députée de Kaboul et proche du président. Il est pris entre les Américains et les criminels de guerre qui veulent montrer leur pouvoir. Alors cette fois il a dû donner un gage aux Tadjiks...»



Devant ce désastre, la communauté internationale fait son mea culpa. «Plutôt que de nous couler dans le moule afghan, peut-être aurions-nous dû essayer de le changer, avance un autre diplomate, guère plus optimiste. Mais qu'aurions-nous pu faire contre la drogue? Rappelez-vous que le frère de Karzaï contrôle près de 70% de la production mondiale d'héroïne. S'il n'y avait pas eu l'opium, les Afghans auraient été contraints d'accepter nos réformes. Mais, dans ce narco-Etat où la notion de bien commun a disparu, on peut devenir immensément riche en un an. Et ceux qui veulent bénéficier de l'argent de la drogue, doivent être contre nous, les Occidentaux... »



Selon une étude de L'ONU, dans le seul Etat du Helmand, où les Occidentaux ont dépensé deux milliards de dollars pour l'éradication du pavot depuis 2001, la récolte a doublé en un an. Les spécialistes de la drogue estiment que, dans l'histoire de l'Afghanistan , on n'aura jamais vu une meilleure année pour la récolte du pavot.







Où se cache le mollah Dadullah ?



Selon la porte-parole du ministère de l'Intérieur afghan, c'est l'homme le plus recherché d'Afghanistan , avec le mollah Omar.



Ex-ministre de la Défense adjoint du régime des talibans, le mollah Akhond Dadullah s'est illustré dans les batailles par sa férocité et sa détermination. Il avait ainsi refusé l'ordre du mollah Fazel - aujourd'hui détenu à Guantanamo - de se rendre au seigneur de guerre ouzbek Rachid Dostom en 2001. Beaucoup de légendes courent sur lui. On prétend notamment qu'au plus fort de la bataille de Kunduz, il aurait jeté sa jambe en plastique pour ne pas être tenté de fuir. Dans une vidéo que « le Nouvel Observateur » a pu se procurer, on le voit dans les montagnes du Helmand en train de prier avec un groupe de talibans armés de lance-roquettes. Dans une autre de ces vidéos, on voit Dadullah enrôler des kamikazes : il écrit leur nom sur un registre et leur donne un «bon numéroté pour le paradis ». Dadullah, qui donne parfois des entretiens téléphoniques aux journalistes des zones tribales et se présente comme le chef des opérations militaires des talibans, affirme avoir coupé les ponts avec le mollah Omar, pour ne pas mettre celui-ci en danger.







« Passer la main le plus vite possible... »



L'Otan, qui mène en Afghanistan sa première opération terrestre hors d'Europe, ne risque-t-elle pas de s'enliser sur un théâtre extérieur, dans une tâche très éloignée de sa mission d'origine ? On peut se poser la question au vu des pertes - 63 morts depuis le début de l'année, dont 4 pour la seule semaine dernière - infligées par les talibans aux militaires étrangers. Alors que les Français viennent de prendre le commandement de la brigade de Kaboul, forte de 1 800 hommes de trois nationalités (Italiens, Allemands et Français), le lieutenant colonel de Montgros, chef des opérations de la composante française, explique avec philosophie les limites de son mandat : « Notre but est de passer la main le plus vite possible. Ce n'est pas l'Afrique. Ce pays est très compliqué. Plus j'y passe de temps, moins j'ai de certitudes. » La zone dont les Français auront la charge - une partie de Kaboul et la plaine de Chamali - est réputée relativement tranquille. On n'y trouve ni cibles politiques ou stratégiques ni ambassades. Les zones d'infiltrations frontalières de talibans, théâtres des batailles que livre la coalition dans le sud du pays sont loin. Elle n'est pourtant pas à l'abri de violences. L'accident de la route qui a provoqué les émeutes du 29 mai a eu lieu en zone française. Mais les soldats français ne sont pas intervenus : «Même si la situation empire, nous ne nous substituerons pas aux Afghans; nous sommes là pour seconder les forces afghanes et asseoir leur autorité », explique le colonel Guillaume de Marisy, ancien « représentant militaire » de la France en Afghanistan , qui vient de céder ses fonctions au colonel Vianney Pillet. Pour l'instant, les patrouilles que les Français effectuent, à pied et sans casque, se passent bien. Chaque mois les sapeurs français ramassent 9 à 10 tonnes de munitions dans leur « zone ». Les Néerlandais, eux, ont accepté de se charger de l'Oruzgan où la situation sécuritaire s'est beaucoup dégradée. Au point que le gouverneur de l'Etat, qui vit enfermé dans ses bureaux, ne peut même plus se rendre à la mosquée voisine, tandis que les talibans font des incursions de plus en plus fréquentes dans les bâtiments gouvernementaux. « Lorsque les premières pertes humaines vont arriver, la pression va être forte pour retirer les troupes d'Afghanistan . Il pourrait y avoir des conséquences politiques, aux Pays-Bas et ailleurs, sur le modèle de ce qui s'est passé en Espagne avec l'Irak », analyse un diplomate. A Rome, déjà, les partis politiques se déchirent sur le bien-fondé de la présence des soldats italiens en Afghanistan .

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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