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OPA du Hezbollah sur la reconstruction

Après la guerre avec Israël, le parti chiite accapare les aides comme il avait mis la main sur certains pans de l'économie du pays. Il bénéficie de la méfiance des Libanais envers un gouvernement jugé trop corrompu.



Ils sont partout. Les petites mains industrieuses du Hezbollah se relaient dans les strates de béton des immeubles effondrés. Ils ont troqué leurs talkies-walkies de miliciens contre des pelles et des pioches. Au sud de Beyrouth, dans le quartier de Haret Hreit, un des bastions de la résistance, on les voit en file indienne déblayer les gravats, sept jours sur sept, presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Tandis que les enfants du quartier, armés de balais et un masque sur le visage, zigzaguent entre les panneaux rouges plantés par le Hezbollah, le Parti de Dieu, dans les décombres et interrogent : « C'est ça, la démocratie à l'américaine ? » Il semble que déjà près de 35 % des habitations des quartiers sud, pilonnés pendant tren­te-cinq jours, soient redevenues habitables. Même le ministre des Travaux publics libanais, Mohamed al-Safadi, a dû le reconnaître lorsqu'il est venu s'asseoir sous la tente des volontaires du parti qui a été montée devant l'ancien siège d'Al-Manar, la télévision du Hezbollah : « La résistance fait un travail extraordinaire ! »



Enjeu politique

Alors le Hezbollah a-t-il déjà gagné la guerre de la reconstruction au Liban ? Dans toutes les zones bombardées, l'omniprésence des sympathisants de Hassan Nasrallah, le chef du parti chiite libanais, souligne cruellement l'absence des employés du gouvernement. Et pourtant, le gouvernement libanais et ses parrains étrangers, l'Arabie saoudite, l'Europe et les Etats-Unis, pour ne citer qu'eux, ont bien conscience que c'est en participant à la reconstruction que l'on pourra façonner l'avenir politique du Liban . Les associations caritatives de la famille Hariri et celles du général Aoun ont, elles aussi, distribué de l'aide. Mais Hassan Nasrallah les a prises de court dans ces quartiers de Beyrouth ou dans ces villages du Sud spécifiquement visés par Israël qui lui sont acquis. Parfois, d'ailleurs, plus par féodalisme communautaire que par idéologie. Le 14 août dans son discours « de la victoire » le sayyed ne déclarait-il pas que « la victoire serait parachevée par la reconstruction » ? En direct, le secré­taire général du Hezbollah annon­çait alors qu'il verserait 12 000 dollars par famille pour que chacune puisse se reloger en attendant que le parti reconstruise les maisons détruites...



Etat dans l'Etat

De fait, aujourd'hui, même les habitants des villages chrétiens et sunnites, frappés par les bombardements, ont commencé à recevoir des liasses de billets de 100 dollars. Car eux non plus ne croient pas encore suffisamment à l'existence d'un Etat de droit libanais pour attendre les 33 000 dollars promis par Fouad Siniora, le Premier ministre. Certains attendent toujours de recevoir les compensations promises au cours de la guerre précédente. La caisse des réfugiés alors mise en place a fait l'objet de scandales, et a mis des années avant de débloquer les réparations, selon d'obscurs critères.

Si l'un des principaux pourvoyeurs de cette manne est l'Iran, les riches chiites ont, aussi, largement mis la main à la poche, selon la tradition musulmane. Wafa, une experte-comptable chiite dont la famille a fait fortune en Afrique, a pu rassembler 13 000 euros en quelques jours, une somme qu'elle a naturellement con­fiée au Hezbollah. Pourquoi n'a-t-elle pas donné son argent au gouvernement libanais ? « Pour que mon argent finisse dans la poche d'un des fonctionnaires ! » s'esclaffe la jeune femme. Elle a beau être laïque, elle ne fait confiance qu'au Hezbollah et à son secrétaire général, qu'elle estime être le seul leader incorruptible du Liban .Mais la guerre a eu aussi pour effet de faire prendre aux pouvoirs ­publics la mesure du racket économique auquel se livre le parti de ­Nasrallah : « Le Hezbollah est un véritable Etat dans l'Etat au Liban , avec ses propres règles, son économie à part. Nous sommes en train de constater les dégâts » , explique un homme politique libanais qui veut rester anonyme pour ne pas compromettre ses relations avec le parti chiite. Ainsi, dit-il, les quartiers du sud de Beyrouth, comme la plupart des villages chiites de la Bekaa et du Liban -Sud, ne paient pas leur facture d'électricité. Résultat : un grand nombre de petites entreprises industrielles, appartenant parfois à des chrétiens ou à des sunnites, sont venues s'installer dans le sud de Beyrouth et font des économies importantes, moyennant une « taxe » qu'elles versent au Hezbollah. Tandis que la société étatique, Electricité du Liban (EDL), enregistre, elle, un déficit de 1 milliard de dollars cette année... Selon l'économiste Joe Faddoul, le Hezbollah se livre à un détournement des lignes téléphoniques. « Quant au tissu associatif sur lequel tout le monde s'extasie, il faut savoir comment cela fonctionne , décrypte Faddoul. Dans les régions tenues par le Parti de Dieu, et à Baalbek par exemple, les directeurs des hôpitaux publics sont contraints de dire que leur établissement est plein. Donc les gens vont se faire soigner dans les cliniques du Hezbollah, aux frais de l'Etat. Politiquement, cela conforte la popularité de la milice, financièrement, cela ne leur coûte pas grand-chose. Pendant ce temps, les hôpitaux publics sont vides. »



Occasion unique

« Et si la perte d'influence du Hezbollah avait finalement des effets bénéfiques sur le budget de l'Etat ? » s'interroge avec optimisme l'économiste. « Aujourd'hui, le Parti de Dieu est sur les genoux. Son tissu associatif est cassé. L'Etat a une oc­casion en or d'arrêter de subvention­ner un parti qui n'a demandé son avis à personne avant de provoquer cette guerre catastrophique pour le Liban ( voir chiffres ) . Reste à savoir si Fouad Siniora a la volonté de mettre au pas le Hezbollah... » Alors que le gouvernement est confronté à la question du désarmement du Hezbollah, il est peu probable qu'il décide d'engager un bras de fer économique avec le parti, ni qu'il prenne le risque d'aliéner un peu plus une communauté chiite à vif, soudée par l'épreuve, et qui a payé un si lourd tribut pendant la guerre.



La « guerre des 35 jours »

1 183 morts.

4 055 blessés.

974 184 déplacés.

15 000 habitations complètement détruites.

35 000 habitations partiellement détruites.

2,8 milliards d'euros, montant estimé des destructions.

De 1,1 à 1,9 milliard d'euros, montant du manque à gagner de la saison touristique.

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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