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Irak : la guerre des villes saintes

Pourquoi les Américains s'en sont-ils pris au jeune leader Moqtada al-Sadr, au risque d'en faire un héros et de s'aliéner la communauté chiite qui avait applaudi à la chute de Saddam ?







C'est une marée humaine qui a envahi les rues de Sadr City. Aussi loin que porte le regard dans ce quartier déshérité de Bagdad, on aperçoit des dizaines de milliers d'hommes agenouillés dans des rues jonchées de détritus. Ici, dans le bastion du jeune leader Moqtada al-Sadr, on prie au milieu des ordures à même le sol. Et ils sont tous là, tous ceux qui n'ont pas pris les armes pour aller défendre leur héros qui prêche ce vendredi à Koufa. Comme pour faire mentir par leur nombre les porte-parole de la coalition, qui ont traité celui qui se présente comme le chiite des pauvres de «gangster extrémiste et minoritaire».

Dans un autre quartier de la ville, à Khadamiya, un homme au regard aussi noir que le turban de son sayyed fend la foule des fidèles de la plus grande mosquée chiite de Bagdad. Hazem al-Haradji, un des plus proches collaborateurs de Moqtada, est venu remercier ceux qui l'avaient soutenu pendant son ar-restation par les Américains. C'est au cours d'une conférence de presse qu'il donnait à l'Hôtel Palestine que les forces de la coalition l'ont appréhendé. Il a alors été conduit à l'aéroport, avant d'être raccompagné quelques heures plus tard à l'Hôtel Palestine avec des excuses. Lorsque Hazem al-Haradji est arrivé devant les dômes dorés de la mosquée de Khadamiya escorté de son aréopage de gardes du corps et de fidèles, tous se sont levés et la clameur est montée. «Vive al-Sadr, Moqtada est le leader de l'univers. Vive al-Sadr, l'Amérique doit s'excuser. Vive al-Sadr, le conseil et les Etats-Unis sont des mécréants.» Une mélopée chantée par 6 000 ou 7 000 hom-mes, un gospel lancinant qui a couvert le chant des oiseaux.

Dans les effluves de fleur d'oranger exhalés par les fidèles qui parfument leurs mains avant de prier, Hazem al-Haradji a loué ceux qui prenaient les armes contre les Américains, puis il a donné la parole au représentant à Bagdad de Moqtada, le cheikh Adel Qadum, qui dans son prêche s'est adressé directement aux «envahisseurs»: «Malgré le nombre de cheikhs que vous avez emprisonnés, vous ne pourrez pas freiner le djihad. Peu nous importe d'être arrêtés ou d'être morts. Pour nous, ce qui compte, c'est de sacrifier notre vie pour Hussein.» Ensuite Qadum a exhorté ceux qui étaient venus l'écouter à se préparer à la lutte: «Je vous demande de vous réunir pour combattre l'occupant. Ne soyez pas des poules mouillées comme certains gouvernorats du Nord (les Kurdes), qui sont les toutous des Américains.» Puis il leur a proposé de suivre l'exemple du Liban et de leurs frères de lutte, la référence absolue pour les partisans de Moqtada: le Hezbollah. «Au Liban, les sunnites, les chiites, les druzes et les chrétiens se sont tous unis pour combattre Israël. Nous aussi, sunnites et chiites, devons être unis pour combattre l'occupant», a-t-il expliqué.

Après le prêche, les deux orateurs reçoivent au siège du bureau de Moqtada à Khadamiya. Le discours est très différent, l'atmosphère bon enfant. «Vous êtes du "New York Times" ou du "Washington Post"?», interroge l'interprète de ces «descendants du Prophète» qui a l'accent de New York. Ici, on organise les interviews en vrais pros de la communication. La seule chose sur laquelle on ne transige pas avec l'Occident, ce sont les... cheveux. C'est la véritable obsession du bureau politique de Moqtada. «On aperçoit une boucle!», s'indigne l'interprète en montrant du doigt les femmes photographes qui ont du mal à tenir leur abbayas. Les interviews s'arrêtent et les inconscientes doivent se réajuster en s'excusant.

Soudain le portable de Hazem al-Haradji sonne. C'est Moqtada lui-même, qui de Koufa s'informe de la situation à Bagdad. «Tout est calme, rassure Haradji, seulement quelques colonnes de chars ce matin à Sadr City.» Moqtada assure de son côté que les négociations avec les Américains ont l'air en bonne voie. Les fils des quatre autorités religieuses qui négocient avec la coalition ont fait des progrès. Mais il reste un point non négociable qui risque de tout faire échouer. Moqtada ne veut pas dissoudre ses milices. Il n'a pas confiance. Et pense qu'aussitôt l'«armée du Mahdi» désarmée les Américains en profiteront pour l'arrêter. Si les négociations échouent, ce sera la guerre dans les villes saintes. Un bain de sang qui risque d'embraser la communauté chiite d'Irak.

Pourquoi la coalition a-t-elle pris le risque, un an tout juste après la fin de la guerre en Irak, de s'attaquer frontalement à Moqtada al-Sadr, au risque d'allumer un nouvel incendie? La fermeture du journal de la mouvance «al-Hawza» et l'arrestation de Moustapha al-Yacoubi, le bras droit de Moqtada, ont été perçues comme une déclaration de guerre adressée au groupe extrémiste chiite. Interviewé par «le Nouvel Observateur» quelques jours avant son arrestation, Moustapha al-Yacoubi nous expliquait alors qu'il n'avait aucune intention de lutter militairement contre les Etats-Unis: «Nous acceptons aussi peu l'occupation américaine que la France a accepté l'occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais nous ne prendrons pas les armes contre la coalition car leur supériorité militaire est écrasante. Ce serait un bain de sang.»

Selon le docteur Walid al-Hilli, chef du bureau politique du parti al-Dawa et l'un des principaux artisans des négociations renouées entre la coalition et Moqtada, c'est en connaissance de cause que les Américains ont déclaré la guerre au jeune leader extrémiste chiite. «Avant de passer le pouvoir aux Irakiens au mois de juin, la coalition voulait régler trois dossiers: Fallouja, le quartier sunnite d'Al-Adhamia à Bagdad et le cas Moqtada. Pour chacun de ces dossiers, ils ont été surpris par les conséquences des coups qu'ils ont portés.» Mais selon certains membres du conseil, les Américains ont trop tardé à s'occuper de Moqtada. «C'est il y a six mois qu'ils auraient dû arrêter ses lieutenants et fermer son organisation, explique l'un d'entre eux. Au lieu de quoi ils n'ont pas cessé de négocier avec lui secrètement et de lui proposer un siège au conseil...»

Pourtant, dès les premiers jours après la fin de la guerre, Moqtada et ses partisans avaient déjà montré leur mesure. Ce sont ses militants qui ont assassiné le fils de l'ayatollah Khoï, de retour d'exil à Nadjaf, le 10 avril 2003, un leader religieux dont l'aura aurait pu lui faire de l'ombre. Ses milices ont alors essayé de prendre le contrôle de la ville sainte. Et lancé un ultimatum à l'ayatollah Sistani, le pape des chiites, qui avait quarante-huit heures pour quitter la ville! En octobre 2003, au cours d'un de ses prêches à la mosquée de Koufa, le jeune leader annonçait carrément son intention de former son propre gouvernement irakien. Trois jours plus tard, ses hommes essayaient de prendre le contrôle des deux mausolées de Kerbala. Des affrontements avec les partisans de Sistani faisaient un mort et plusieurs blessés: le premier mort dans des heurts entre chiites.

Selon des sources américaines, 36 autobus qui transportaient 1 000 hommes de Moqtada furent interceptés par les Américains alors qu'ils tentaient d'aller prêter main forte aux milices de l'extrémiste à Kerbala. Mais par deux fois au moins l'ordre donné aux soldats de la coalition d'arrêter Moqtada avait été annulé. Walid al-Hilli, du parti chiite al-Dawa, explique ces atermoiements par les divisions qui existent au sein de la coalition quant à la conduite à tenir: «Il y a ceux qui veulent gagner les coeurs et les esprits, même des plus extrémistes, et ceux qui veulent supprimer l'ennemi.»

Ce qui est sûr, c'est que la coalition ne comprend pas le «paradoxe chiite»: toutes les tendances chiites confondues rêveraient d'être débarrassées du jeune extrémiste xénophobe qui leur fait des leçons de patriotisme et les menace avec son «armée». Mais la plupart d'entre elles sont prêtes à le défendre jusqu'à la mort si les Américains viennent lui livrer bataille dans les villes saintes. «Nous avons mis en garde les Américains, mais qui peut dire ce qu'ils vont faire? explique le chef du bureau politique du parti al-Dawa, dont le siège à Koufa est occupé par les miliciens de Moqtada. Ils n'ont pas mesuré l'ampleur de la méfiance qu'ils inspirent. Tous les chiites pensent qu'après Moqtada les Américains s'en prendront à eux, les uns après les autres...»

A Koufa, les forces de la coalition bombardent les maisons occupées par l'«armée du Mahdi». Deux heures après les affrontements, on entend des coups de feu puis des cris. Le journaliste Mohamed al-Touaïfi, 31 ans, a été abattu d'une balle dans le cou tirée par un sniper américain. Il appartenait à la chaîne de télévision locale al-Khadir, affiliée à Abdelaziz al-Hakim et à la brigade Badr du Conseil supérieur de la Révolution islamique en Irak. Toute l'équipe se lamente autour de la dépouille de son ami. «Il portait la tenue des journalistes. C'était écrit partout sur ses affaires, remarque, soupçonneux, le directeur de la chaîne de télévision. Les soldats n'ont rien dit. Pas une excuse. Pas un mot. Comme s'il n'y avait que leurs morts qui comptaient.» Les forces Badr ont beau être les ennemies de Moqtada depuis ce jour où l'ayatollah Baqr al-Hakim a accusé le père du jeune extrémiste d'être trop proche du régime de Saddam Hussein, la mort de Mohamed a soudé les deux communautés à Koufa: «Moqtada a déclaré qu'il était un soldat au service des marjas, explique l'homme de presse des forces Badr. Les Américains doivent savoir qu'ils nous renforcent en nous tuant. S'ils rentrent dans Nadjaf, ils seront démolis. Et l'Irak sera leur second Vietnam.»

A Nadjaf, ce qu'on note d'abord en s'approchant du mausolée de l'imam Ali, c'est le silence. On n'entend que le vent qui fait claquer les abbayas des femmes et parfois la sonnerie des portiques de détection qui filtrent les fidèles de la mosquée. Toute une ville qui chuchote. Les habitants barricadés dans leurs maisons retiennent leur souffle. La rue de l'ayatollah Sistani est fermée par un grand drap noir. Devant le bureau de Moqtada, des dizaines d'hommes en noir montent la garde. A chaque coin de rue, des miliciens de l'«armée du Mahdi», armés de lance-grenades et de kalachnikovs, font les cent pas ou jouent aux cartes. Tout le monde s'épie, comme dans un western au décor médiéval, pour savoir qui portera le premier coup.

Réfugié dans sa maison, le cheikh Mohammed, un des porte-parole du cheikh Bachir al-Nadjafi et de l'ayatollah Sistani, les deux piliers du Vatican des chiites, explique sa défiance vis-à-vis des Américains: «Leur obsession est d'affaiblir les chiites pour pouvoir confier en juin les commandes du pays à leurs agents irakiens.» A écouter ce professeur de philosophie à la Hawza de Nadjaf, après Moqtada, les prochains sur la liste des Américains sont les forces Badr, conscientes de la menace qui pèsent sur elles. Mais ce qui nourrit la rage du cheikh Mohammed contre les Américains, c'est leur refus de voir appliquer la charia dans la constitution provisoire: «Ne comprenez-vous pas que l'invasion des Etats-Unis est guidée par des motifs idéologiques et culturels. Ils veulent influencer nos lois. Nous empêcher d'appliquer le Coran, comme Saddam l'a fait. Mais Moqtada ou pas, la patience des chiites est à bout. Aujourd'hui l'islam est attaqué et le djihad est en marche.»

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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