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L’Ayatollah AL HAKIM : colère des chiites

La veille de son assassinat, il règne une atmosphère étrange dans le bureau de l?ayatollah Mohammad Baqer al-Hakim. Dans la pénombre et la touffeur provoquées par une de ces longues coupures d?électricité qui ponctuent la vie des Irakiens, on entend le cliquetis des armes et les sonneries des portiques détecteurs de métal qui se mêlent aux psalmodies obsédantes des prières. L?ayatollah confie alors au «Nouvel Observateur» et au quotidien égyptien «Al-Ahram» qu?il se sent menacé. Quelques jours auparavant, son neveu, l?ayatollah Saïd al-Hakim, a été l?objet d?une tentative d?assassinat qui a coûté la vie à ses trois gardes du corps. Il sait qu?il est une cible de choix pour ceux qui veulent déstabiliser le pays. D?abord, parce qu?il est respecté: dans une communauté où l?on gagne sa légitimité en enterrant ses martyrs, l?ayatollah Al-Hakim a payé un lourd tribut: 29 des 125 membres de sa famille arrêtés par Saddam ont été assassinés et 18 autres ont disparu. Ensuite, parce qu?il est plus modéré que d?autres. N?est-ce pas lui qui a invité les chiites à «épuiser toutes les méthodes pacifiques» pour obtenir le départ de l?occupant américain, en invoquant l?exemple du Prophète qui tenta pendant treize longues années de convertir les mécréants de La Mecque avant de lancer le djihad? Le turban noir du sayed fait ressortir la blancheur de son visage. Son regard déterminé contraste avec sa silhouette gracile. Et dit assez qu?après vingt-trois ans d?exil iranien l?ayatollah en a assez d?attendre. Son sourire, indéfinissable, n?est pas celui d?un homme modeste. D?ailleurs il se dit persuadé qu?une bonne partie de la normalisation politique souhaitée par les Etats-Unis passe par sa personne. Et par ce triumvirat familial qui lui permet d?asseoir son pouvoir: le religieux, son neveu, Saïd, «source d?imitation» de la Hawza, le Vatican des chiites; le politique, son frère, Abdelaziz, membre du Conseil de gouvernement; et lui, le président du Conseil supérieur de la Révolution islamique irakienne. Plus par calcul, sans doute, que pour répondre à l?appel de l?Ichtihad, l?exégèse des textes sacrés, on dit qu?il a pris du champ avec les affaires temporelles. Imitant l?exemple des grands marjas quiétistes qui ont toujours préféré orienter la réflexion de leurs disciples plutôt que de conduire le char de l?Etat. Ce soir-là, le 28 août, pendant que ses fidèles récitent les mélopées du martyre de Hussein, le fils d?Ali, assassiné avec ses 72compagnons par les Omeyyades, l?ayatollah se retire dans un petit bureau attenant au salon de prière pour préparer le prêche du lendemain. «Les forces d?occupation n?ont pas mené leur devoir légal d?assurer la protection des autorités religieuses et des lieux sacrés?» Ces paroles doivent aujourd?hui résonner cruellement aux oreilles des dirigeants de la coalition? Quelques minutes après avoir prononcé ce sermon accusateur, l?ayatollah est pulvérisé par l?explosion d?une voiture piégée qui a fait 82morts et près de 200 blessés. Malgré le travail de fourmi des employés de la morgue, qui se sont efforcés de rassember des pieds, des membres et de tout petits morceaux de corps disloqués sur un chariot à roulettes, on n?a pu retrouver qu?une des mains de l?ayatollah, son stylo, sa montre et son turban noir? Pourquoi les Américains n?ont-ils pas permis aux chiites de protéger la

mosquée à la coupole d?or, leur premier lieu de pèlerinage et le troisième lieu saint de l?Islam, après La Mecque et Médine?, s?indignent aujourd?hui les Irakiens. Le lieu où se trouverait la sépulture du premier homme de la Bible, Adam, offert aux assauts de l?ennemi wahhabite et des thuriféraires de Saddam !



Au lendemain de l?attentat, dans les petites ruelles qui mènent au mausolée d?Ali, plusieurs dizaines de milliers d?hommes se pressent. Soudain, une voiture fend la foule jusqu?à la petite mosquée qui jouxte la

maison que Khomeyni a habité pendant son exil à Nadjaf, de 1965 à 1978. Des gardes du corps sortent en hurlant et pointent leurs mitraillettes sur l?assemblée en larmes. C?est la voiture d?Abdelaziz, le frère de l?ayatollah Al-Hakim. A sa vue, les cris et les sanglots redoublent: «Comment as-tu pu accepter, imam Ali, la mort de Mohammad Baqer au seuil de ta porte ?», pleurent les hommes en se martelant la poitrine. «Bush, Ben Laden, Tony Blair, tous des criminels de guerre», s?énervent quelques-uns d?entre eux, avant de s?en prendre à la presse, «Et vous, qu?avez-vous fait pour nous?» Ici, au sein de la communauté chiite, il n?est pas conseillé d?arguer de sa nationalité française, qui peut se révéler un sauf-conduit chez les sunnites. «Les Français, vous n?êtes pas mieux que les Américains. Vous et la chaîne arabe Al-Jazira, vous ne dites que des mensonges. Vous soutenez Saddam», clament une dizaine d?individus furieux en poursuivant des journalistes contraints de se replier au pas de course. Des policiers arrêtent des hommes qui ont des têtes de «wahhabites». La foule gronde. L?atmosphère est au lynchage. Le discours est unanime: c?est l?occupation américaine qui est responsable de ce carnage. «C?est l?anarchie. Les frontières sont poreuses et les forces d?occupation ont laissé se faire la fatale jonction entre les wahhabites et les forces de l?ancien régime», nous répète-t-on partout. Et l?ennemi de l?ayatollah Al-Hakim au sein de la communauté chiite, le jeune champion de l?antiaméricanisme Mouqtada al-Sadr? Ne peut-il lui aussi être tenu pour responsable de l?attentat? C?est lui qu?on a accusé de la mort d?Abdel Majid al-Khoei,

assassiné sur le seuil de la mosquée de Nadjaf, le 10 avril, transpercé de 72 coups de poignard? Mais toutes les personnes interrogées sont formelles: «Un chiite n?aurait jamais pris le risque d?endommager le tombeau d?Ali !».



Pourtant, loin de la mosquée à la coupole d?or, dans les rues de Nadjaf d?où l?on aperçoit le désert, les chiites paraissent moins soudés, moins solidaires les uns des autres. Depuis l?attentat, les milices des

différentes factions se montrent au grand jour. Avec leurs lots de bavures et de fusillades. Aux coins des rues, des hommes armés se méfient de tout le monde. Des wahhabites comme de leurs frères chiites. «Nous appartenons à la Hawza de Nadjafi, l?un des hommes religieux de la ville», explique un milicien. Devant le bureau de Mouqtada al-Sadr, pourtant fermé en ce jour de deuil, une fusillade éclate. On a craint un moment que les hommes d?Al-Hakim, ne viennent s?en prendre à cet «ennemi» de leur ayatollah assassiné. Dépourvu du bagage coranique de ses aînés, le très jeune et très ambitieux Mouqtada al-Sadr, qui s?est autoproclamé porte-parole du peuple chiite, tire sa légitimité de sa glorieuse ascendance. Il est le fils de Muhammad Sadeq al-Sadr, figure de l?opposition au régime de Saddam, assassiné en 1999. Le bastion du jeune trublion antiaméricain est l?ancienne Saddam City au nord de Bagdad. Un quartier misérable de 2 millions d?âmes, rebaptisé la «ville des Sadr». La Hawza de Mouqtada al-Sadr se présente comme l?émanation des chiites les plus démunis, ceux qui prient dans la rue et non dans des mosquées climatisées. Et les jeunes hommes qui se pressent devant son bureau pour s?enrôler dans son armée,

l?armée de «l?imam attendu», sont ceux qui veulent en découdre avec l?ennemi américain ou sunnite. Quelques jours avant l?attentat, nous avions rencontré à Nadjaf un de ces soldats de «l?armée du "Mahdi"».

Mazak Musa, 38ans, a passé de longues années dans les geôles de Saddam. Accusé d?appartenir au parti islamique Al-Da?wa, on l?a torturé. Il montre sur son corps les traces des brûlures que lui ont faites les

hommes du Moukhabarat parce qu?il refusait de devenir un agent infiltré dans les milieux chiites. C?est au cours du soulèvement de la ville de Nadjaf en 1991 qu?il a pu faire le tri, comme il dit, entre les bons et les mauvais marjas (source d?imitation): «Les hommes d?Al-Hakim sont restés chez eux. Ses brigades Badr n?ont pas levé le petit doigt pour nous aider.» Pour payer sa caution et sortir de prison, Mazak a dû

vendre sa maison. Depuis, il déménage tous les six mois, à la recherche des loyers les moins chers. Malgré cette vie itinérante, sa petite fille chérie est toujours la première de sa classe. Elle écrit ses devoirs sur des emballages de cartouches de cigarettes récupérés dans les poubelles. Mais ce qui obsède par-dessus tout ce fidèle de Mouqtada al-Sadr, c?est le visage de son tortionnaire: Abdel Amir al-Khoreishi.

Il donnerait sa vie pour pouvoir se venger de cet homme qui lui administrait des décharges électriques malgré ses suppliques. Il y a quelques temps, il est retourné à son bureau du service de l?irrigation pour

reprendre son travail. Son ancien patron, un baassiste, lui a demandé sa carte de l?armée, avant de l?éconduire. Depuis, Mazak a décidé de se faire justice lui-même. Au sein de «l?armée du "Mahdi"», avec une vingtaine de ses camarades, il a créé une petite cellule pour lancer des opérations de vendetta contre les tortionnaires de l?ancien régime ou bien contre les Américains, si rien ne change. A l?écouter, ils sont des centaines dans son cas, bien armés et qui n?ont rien à perdre. «Je respecte vraiment la Hawza. Mais quand je vois que ceux qui m?empêchent de travailler sont des baassistes, je dois me battre», assure-t-il sous le portrait de son mentor Mouqtada al-Sadr.



Comment les cadres vaincus du régime réagiront-ils à cette épuration? Pour endiguer la violence que déchaîne toujours l?engrenage des vengeances, il faut un Etat fort qui n?existe plus en Irak. Très inquiet, Adel Abdul Mahdi, le conseiller politique d?Al-Hakim, n?a pas de mots assez durs pour condamner le mouvement du jeune extrémiste chiite: «C?est un populiste qui exploite la misère des gens. Un peu comme votre Le Pen, sauf que Le Pen, je crois, a un programme.» Selon ce porte-parole du Conseil supérieur de la Révolution islamique irakienne, qui a passé les vingt-cinq ans de son exil en France, les Américains ne sont pas pour rien dans le développement de ce mouvement extrémiste dont le but déclaré est l?instauration d?une république islamique à l?iranienne: «Les Américains se sont méfiés de nous. De nos liens avec l?Iran. Alors ont-ils divisé pour mieux régner? On peut le soupçonner.» Dans un pays où l?exemple du Liban obsède, Adel Abul Mahdi s?alarme de la tournure que prennent les événements. «Nous avions prévenu les Américains qu?il serait facile de gagner la guerre. Mais que le problème serait de maintenir l?ordre. Ils ont créé du vide et de l?anarchie. Je crois que l?Irak est trop compliqué pour eux», soupire le conseiller

francophile. Les Etats-Unis se sont-ils trop défiés du parti de l?ayatollah Al-Hakim, qui pourtant les soutenait? Ce qui est sûr, c?est qu?ils ne pourront pas réussir en Irak si les chiites, leurs alliés naturels contre Saddam, leur deviennent ouvertement hostiles. Et si les plus extrémistes d?entre eux se chargent de l?épuration des cadres sunnites du régime déchu. Après l?assassinat de l?ayatollah Al-Hakim, c?est l?ombre menaçante d?une guerre civile qui plane désormais en Irak.

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A propos de Sara Daniel

Portrait de Sara Daniel
Sara Daniel, journaliste française, reporter de guerre, spécialiste du Moyen-Orient.
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